Mon frère Yves
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Mon frère Yves
320 pages
Couverture souple
Réf : 228448
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Un des plus beaux livres sur la Bretagne et la fraternité
Résumé
Ce livre, ni tout à fait un journal, ni tout à fait un roman, retrace une amitié fraternelle, orageuse, passionnée. Celle de Loti, officier de marine pour Yves Kermadec, simple marin breton. Départs, escales, retours, dangers, inquiétude sans âge : l'écrivain raconte une vie humble, difficile et aventureuse entre réalisme - on est à la fin du XIXe siècle - et poésie.
Le choix de Patrick Poivre d'Arvor
« Un des plus beaux livres que j’ai pu lire sur la Bretagne et sur la fraternité. La Bretagne tout d’abord : nous sommes à Brest, à la fin du XIXe siècle. Alternance de noirceur, d’alcooliques ramassés au petit matin par leurs femmes, et d’espérance, noyée de lumière, dans un petit village du Finistère. La fraternité ensuite : Pierre Loti avait un frère aîné médecin de marine, prématurément disparu. Toute sa vie, il recherchera un frère dans ses livres et ses amitiés. Celle qui est décrite dans ce roman est orageuse et magnifique. Comme ce livre que je vous recommande chaleureusement. »

Patrick Poivre d'Arvor
Extrait

1


Le livret de marin de mon frère Yves ressemble à tous les autres livrets de tous les autres marins.
Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a beaucoup voyagé sur la mer, dans différents caissons de navire, il manque absolument de fraîcheur.
En grosses lettres, il y a sur la couverture :
KERMADEC, 2091. P.
Kermadec, c'est son nom de famille ; 2091, son numéro dans l'armée de mer, et P, la lettre initiale de Paimpol, son port d'inscription.
En ouvrant ; on trouve, à la première page, les indications suivantes :
  
« Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. Né le 28 août 1851, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Taille, 1,80 m. Cheveux châtains, sourcils châtains, yeux châtains, nez moyen, menton ordinaire, front ordinaire, visage ovale.
» Marques particulières : tatoué au sein gauche d'une ancre et, au poignet droit, d'un bracelet avec un poisson. »
  
Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d'années, pour les vrais marins. Exécutés à bord de la Flore par la main d'un ami désœuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui s'est plus d'une fois martyrisé dans l'espoir de les faire disparaître. - L'idée qu'il est marqué d'une manière indélébile et qu'on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui est absolument insupportable.
En tournant la page, on trouve une série de feuillets imprimés relatant, dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues, depuis les désordres légers qui se payent par quelques nuits à la barre de fer jusqu'aux grandes rébellions qu'on punit par la mort.
Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi à inspirer les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en général, ni à mon pauvre Yves en particulier.
Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire, avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens de goût, ont orné cette partie d'élégants parafes. C'est là que sont marquées ses campagnes et détaillés les salaires qu'il a reçus.
Premières années, où il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait dix pour sa mère ; années passées la poitrine au vent, à vivre demi-nu en haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mâts de navire, à errer sans souci de rien au monde sur le désert changeant de la mer ; années plus troublées où l'amour naissait, prenait forme dans l'âme vierge et inculte, - puis se traduisait en ivresses brutales ou en rêves naïvement purs au hasard des lieux où le vent le poussait, au hasard des femmes jetées entre ses bras ; éveils terribles du cœur et des sens, grandes révoltes, et puis retour à la vie ascétique du large, à la séquestration sur le couvent flottant ; il y a tout cela sous-entendu derrière ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, année par année, sur un pauvre livret de marin. Tout un étrange grand poème d'aventures et de misères tient là entre les feuillets jaunis.

2

Le 28 août 1851, il faisait, paraît-il, un beau temps d'été à Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère.
Le soleil pâle de la Bretagne souriait et faisait fête à ce petit nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la Bretagne.
Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bébé tout rond et tout bronzé. Les bonnes femmes présentes à son arrivée lui donnèrent le surnom de Bugel-du, qui, en français, signifie : petit enfant noir. C'était, du reste, de famille, cette couleur de bronze, les Kermadec, de père en fils, ayant été marins au long cours et gens fortement passés au hâle de mer.
Un beau jour d'été à Saint-Pol-de-Léon, c'est-à-dire une chose rare dans cette région de brumes : une espèce de rayonnement mélancolique répandu sur tout ; la vieille ville du Moyen Âge comme réveillée de son morne sommeil dans le brouillard, et rajeunie ; le vieux granit se chauffant au soleil ; le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons, baignant dans le ciel bleu, en pleine lumière, ses fines découpures grises marbrées de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux bruyères roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de genêts fleuris.
Au baptême, il y avait une jeune fille, la marraine, un matelot, le parrain, et, derrière, les deux petits frères, Goulven et Gildas, donnant la main aux deux petites sœurs, Yvonne et Marie, avec des bouquets.
Lorsque le cortège fit son entrée dans l'antique église des évêques de Léon, le bedeau, pendu à la corde d'une cloche, se tenait prêt, à commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. le curé, survenant, lui dit d'une voix rude :
Reste en paix, Marie Bervrac'h, pour l'amour de Dieu ! Ces Kermadec sont des gens qui jamais, ne donnent rien à l'offrande, et le père dépense au cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plaît, pour ce monde-là.
Et voilà comment mon frère Yves fit sur cette terre une entrée de pauvre.
Jeanne Danveoch, de son lit, prêtait l'oreille avec inquiétude, guettait avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient à commencer. Elle écouta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront public et pleura.
Ses yeux étaient tout baignés de larmes quand le cortège rentra, penaud, au logis.
Toute la vie, cette humiliation resta sur le cœur d'Yves ; il ne sut jamais pardonner ce mauvais accueil fait à son entrée dans ce monde, ni ces larmes cruelles versées par sa mère ; il en garda au clergé romain une rancune inoubliable et ferma à notre mère l'Église son cœur breton.

3

C'était vingt-quatre ans plus tard, un soir de décembre, à Brest.
La pluie tombait fine, froide, pénétrante, continue ; elle ruisselait sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes maisons de granit ; elle arrosait comme à plaisir cette foule bruyante du dimanche qui grouillait tout de même, mouillée et crottée, dans les rues étroites, sous un triste crépuscule gris.
Cette foule du dimanche, c'étaient des matelots ivres qui chantaient, des soldats qui trébuchaient en faisant avec leur sabre un bruit d'acier, des gens du peuple allant de travers, - ouvriers de grande ville à la mine tirée et misérable ; des femmes en petit châle de mérinos et en coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allumé, les pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie ; - des vieux et des vieilles à l'ivresse sale, qui étaient tombés et qu'on avait ramassés, et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.
La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux à boucle d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos galonnés et les coiffes blanches, et les parapluies.
L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil ; on en avait perdu la notion. On se sentait emprisonné sous des couches et des épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient ; il ne semblait pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrière il y eût un ciel. On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant plus si c'était l'obscurité de toute cette pluie ou si c'était la vraie nuit d'hiver qui descendait.
Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note étonnante de gaieté et de jeunesse, avec leurs figures et leurs chansons, avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret à l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrêtaient sous les gouttières, aux étalages de toutes les boutiques où l'on vendait des choses à leur usage : des mouchoirs rouges au milieu desquels étaient imprimés de beaux navires qui s'appelaient la Bretagne, la Triomphante, ou la Dévastation ; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions d'or ; de petits ouvrages en corde très compliqués destinés à fermer sûrement ces sacs de toile qu'ils ont à bord pour serrer leur trousseau ; d'élégants amarrages en ficelle tressée pour suspendre au cou des gabiers leur grand couteau ; des sifflets en argent pour les quartiers-maîtres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et des petits miroirs.
De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait plus drue, plus torrentielle, et fouettait comme grêle.
La foule des matelots augmentait toujours ; on les voyait surgir par bandes à l'entrée de la rue de Siam ; ils remontaient du port et de la ville basse par les grands escaliers de granit et se répandaient en chantant dans les rues.