Celles qui attendent
Celles qui attendent
336 pages
Couverture souple
Réf : 212179
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Parce qu'elles savent tout de l'attente, elles connaissent le prix de l'amour
Résumé
Arame et Bougna, mères, respectivement de Lamine et Issa, deux émigrés clandestins. Elles ne comptaient plus leurs printemps, mais chacune était la sentinelle vouée et dévouée à la sauvegarde des siens, le pilier qui devait tenir la demeure sur les galeries creusées par l’absence. Mais comment dépeindre la peine d’une mère qui attend son enfant, sans jamais être certaine de le revoir ?
Coumba et Daba, quant à elles, humaient leurs premières roses : jeunes, belles, elles rêvaient d’un destin autre que celui de leurs aînées du village. Assoiffées d’amour, d’avenir et de modernité, elles s’étaient lancées, sans réserve, sur une piste du bonheur devenue peu à peu leur chemin de croix. Mariées, respectivement à Issa et Lamine, l’Europe est leur plus grande rivale. Esseulées, elles peuvent rester fidèles à leur chambre vide ou succomber à la tentation.
Mais la vie n’attend pas les absents, derrière les émigrés, les amours varient, les secrets de familles affleurent ; les petites et grandes trahisons vont alimenter la chronique sociale du village et déterminer la nature des retrouvailles.
Le visage qu’on retrouve n’est pas forcément celui qu’on attendait.
Pourquoi on l'a choisi
Pour son quatrième roman, l’écrivaine sénégalaise éclaire d’un jour nouveau le thème de l’émigration, en décrivant la vie de quatre femmes, mères et épouses, restées au pays. Attente, secrets de famille, tentations… Une chronique villageoise pleine de mordant.
Extrait

1

Arame et Bougna étaient de la même classe d'âge, elles se connaissaient depuis toujours, comme presque tout le monde sur la petite île. Mais c'est après leur mariage qu'elles devinrent amies, lorsqu'elles se retrouvèrent voisines de quartier. Ce n'était pas dit et ce n'était écrit nulle part non plus, mais elles semblaient respecter un code leur interdisant tout isolement. Peut-être avaient-elles flairé qu'un vis-à-vis avec sa propre ombre pouvait s'avérer aussi redoutable qu'un tête-à-tête avec un loup-garou.
Elles se retrouvaient pour aller aux champs ou aux puits. C'était également ensemble qu'elles poussaient leur barque sur les flots, serpentaient le long des bras de mer et allaient couper ce bois de palétuvier qu'elles jugeaient de meilleure qualité pour la cuisine. Un foulard autour de la taille, elles pataugeaient dans la boue, se faufilaient entre les branches, les coups de coupe-coupe rythmaient leur souffle, jusqu'à ce que les fagot remplissent la barque à ras bord. Alors, elles bravaient les courants de la marée haute et ramaient jusqu'au village, heureuses du résultat de leur rude journée. De ce corps à corps avec la nature, elles ne revenaient jamais sans plaie, car la nature ne donne jamais sans prendre quelque chose en échange : les morceaux de bois enfouis dans la vase leur lacéraient les pieds, les branches lézardaient leurs bras. Mais ce bois, c'était leur gaz, leur pétrole, leur seul combustible. Il leur fallait donc renouveler cette pénible besogne et tant pis si, chaque fois, leur chair meurtrie prenait des semaines à s'en remettre. Comme leurs mères et leurs grands-mères avant elles, elles alimentaient la flamme de la vie et offraient à l'île le spectacle qu'elle avait toujours connu : un combat, où il n'y avait rien d'autre à gagner que le simple fait de rester debout. Il fallait lutter, elles luttaient, vaillamment. Portées par la douceur de l'amour et la persévérance qu'exige le devoir, Arame et Bougna travaillaient sans relâche et veillaient sur leur grande famille comme si de rien n'était.
Rien ne les distinguait pendant les cérémonies villageoises. Elles se faisaient aussi belles qu'elles le pouvaient et participaient aux réjouissances collectives, car aucune d'elles ne souhaitait être la fausse note de la symphonie sociale. Elles avaient des raisons pour ne pas chanter, pour esquiver la danse et même économiser leurs sourires. Mais elles chantaient, dansaient et riaient exagérément, comme rient ceux qui se retiennent de pleurer. Leur blues, immense, elles le taisaient, comme on cache un méchant furoncle, par pudeur. Mais en dépit de leur discrétion, les fuites étaient inévitables ; or, sur une île, qui souffle dans une oreille ventile toutes les autres. Lorsque les deux amies quittaient une assemblée, on n'entendait pas que le froissement de leurs boubous amidonnés : leur histoire alimentait toutes les discussions et passionnait les adeptes de la chronique sociale.
Dans ce fief de la polygamie, Arame jouissait d'un rare statut : elle était épouse unique. Malgré un tel privilège, aucune femme de l'île au courant des arcanes de sa biographie ne lui enviait son sort.
Arame n'avait eu que deux fils, mais elle n'en était pas moins écrasée par le poids de la famille : son aîné, qui était pêcheur, avait péri trentenaire dans une tempête, lui laissant une nombreuse descendance sur les bras. Encore jeunes, les deux veuves du pêcheur, après la période rituelle de réclusion, étaient parties refaire leur vie ailleurs, abandonnant leur progéniture à leur belle-mère. Les gardiens de la tradition avaient tout tenté pour appliquer le lévirat, mais Lamine, frère puîné du défunt, refusa de s'y plier. Et même si elle redoutait la dispersion de ses brus, la pauvre Arame aimait trop son second fils pour lui imposer pareil sacrifice. Non seulement Lamine était plus jeune que ses belles-sœurs, mais son bref passage à l'école française lui avait ouvert les yeux sur un autre mode de vie qui le séduisait davantage. La polygamie, il n'en voulait pas ; chauffer la couche d'une épouse qu'on n'a pas choisie lui semblait encore plus insupportable. Et sa mère ne le comprenait que trop, elle qui, à quarante-neuf ans, maudissait encore ses propres parents, en mitonnant des soupes au potiron pour Koromâk, le grabataire qui lui servait d'époux. Plus Arame se souvenait, plus elle soutenait son fils. Elle avait à peine atteint sa dix-huitième année, lorsque, sans la consulter, on accorda sa main à Koromâk, un monsieur du même âge que son père. Depuis, supporter ce mariage fut son héroïsme du quotidien. Maintenant que Koromâk, vieux et malade, était devenu son fardeau, elle découvrait un autre supplice : l'obligation de prendre soin d'un être qu'elle avait toujours détesté. Non seulement elle s'y astreignait, mais elle feignait même la compassion, par respect pour les deux fils qu'elle lui avait donnés. Dire qu'aucun d'eux n'était plus là pour l'apaiser ! Cette pensée, qu'elle refoulait autant qu'elle le pouvait, remontait et s'imposait à elle, à l'improviste. Alors, les yeux en flottaison, elle s'isolait un moment et invoquait, par réflexe, un dieu auquel elle ne croyait plus. Les soucis étaient nombreux à malmener son cœur, mais l'ange Gabriel n'était jamais venu proposer un agneau pour la sauver. Aussi, dès qu'elle retrouvait un peu de calme, elle minimisait sa douleur et, avec la résolution d'un général japonais, faisait face aux difficultés du jour. Vivre, elle n'en pouvait plus, mais l'impossibilité d'abandonner ceux qui vivaient grâce à elle la tenait en alerte permanente et requérait toutes ses forces. La survie des autres, c'était son sacerdoce.
La survie, justement. Partout elle demande un effort, mais il est des contrées où l'on côtoie tellement la mort que la survie elle-même semble un pied de nez fait à la vie. Ici, le nécessaire vital s'acquiert au prix d'une âpre lutte qui comporte tous les rounds de la condition humaine. Sur ce coin de la planète, où les maigres productions journalières sont destinées à une consommation immédiate, la sérénité du lendemain n'est jamais garantie. Le pêcheur compte sur sa future prise et l'agriculteur attend tout de ses semailles. Les seuls investissements disponibles pour tous sont le courage et les litres de sueur. Chacun sait ce qui lui manque et se doute bien que son sort est loin d'être exceptionnel. Alors, au lieu de râler devant plus souffreteux que soi, on mord le mouchoir, on garde la foi et on trime du matin au soir. Pour beaucoup, vivre se résume à essayer de vivre.
Les mères et épouses de clandestins traversaient les aubes comme on descend dans l'arène. Dans une région où l'espoir des familles dépend encore des bras disponibles, celles dont les fils étaient partis faire fortune ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. Beaucoup de gaillards, restés au village, rechignaient à leur prêter main-forte : ils n'allaient quand même pas boucher les trous laissés par ceux qu'ils enviaient ! Les mères et épouses de clandestins se tuaient à la tâche, gagnaient des miettes et trouvaient d'innombrables astuces pour sustenter leur marmaille. Leur vœu le plus cher était de ne jamais déranger personne avec une quelconque demande mais, parfois, l'estomac de leurs petits exigeait plus que le courage d'une mère. Épouvantées par le fond vide de leur marmite, elles sortaient, puis revenaient les bras chargés de victuailles et les épaules basses, écrasées d'affront. Bien que cette réalité leur fût commune, chacune essayait de cacher aux autres ses périodes de vaches maigres. On peut souffrir de la gale ; mais de là à se gratter l'aine en public, il y a une marge à ne pas franchir. Arame déployait sa propre stratégie, mais, parfois, les plis de son visage la trahissaient, car on y lisait : jour de carence, jour de désarroi, jour de crédit, jour de honte.
Ce jour-là, pour la énième fois au cours du même mois, Arame allait rallonger la liste de ses dettes chez le boutiquier du quartier. La cloche de l'école primaire avait déjà sonné la fin de la récréation. Les enfants avaient réintégré leur classe et la prochaine cloche les jetterait dans les ruelles du village avec une furieuse envie de s'empiffrer car, pour eux, midi ne signifie rien d'autre que manger. Les enfants ne perçoivent guère la durée du processus qui met les repas à portée de leur gourmandise. L'enfance, c'est le privilège de se nourrir sans se demander d'où ça vient. On doit manger, il faut qu'il y ait à manger, c'est tout. Et les mères portent le poids de cet impératif. « Plus tard, mes enfants veilleront sur mes vieux jours », spéculent-elles, alors que la précarité de leur existence les condamne presque toutes à une mort précoce. Mais ça, elles n'y pensent pas, ne veulent pas y penser, sinon elles n'auraient plus la force de porter leur croix.