Une cloche de récré qui sonne et vous voilà, comme par enchantement, au temps de votre enfance, celui des boules de coco, des parties de ballon, des bagarres et des secrets chuchotés... Jure que tu le diras pas, on te cause plus !
Pourquoi on l'a choisi
Le bonheur est dans la récré ! Des osselets aux Crados et autres Pokemons... de l’an 818 à l’an 2000, une histoire des récréations, réjouissante traversée des siècles. Au fil des pages, des documents rares, des affiches, des photos touchantes à la Doisneau, des témoignages d’enfants d’hier et d’aujourd’hui. On craque. Souvenirs, souvenirs.
Extrait
Introduction
« Et Sigismond éclata d'un bon rire d'enfant en récréation » (Zola, L'Argent, 1891). La cour de récré, voilà le théâtre turbulent des petits bonheurs quand la cloche sonne le temps des rires et des chants. Une pause de quelques minutes seulement, mais des minutes qui s'égrèneront la vie durant dans nos mémoires.
L'écolier est, quelque part, en situation de « dressage » en salle de classe. Pendant des heures, assis entre quatre murs, il doit entendre raison, acquérir les fondamentaux du savoir humain, discipliner son corps et son esprit, dominer ses élans et sa spontanéité insolente, s'aguerrir aux règles de la société, devenir au fil du temps toujours plus autonome et responsable. Dans la cour de récréation où on le « lâche » à heures fixes, et même s'il y est en liberté surveillée, il se donne la sensation de retourner à l'état sauvage. Il s'y déchaîne dans tous les sens du mot, court dans tous les sens aussi, hurle, bouscule, joue, chante et rit.
Venez, enfants! — À vous jardins, cours, escaliers !
Ébranlez et planchers, et plafonds, et piliers! Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, 1831
Il a la permission (il ne l'a pas toujours eue, bien des pages de cette chronique en témoignent) et il en profite ! Dans sa cour, l'écolier ne pense donc qu'à se déchaîner : se détendre, se délasser, se décontracter, et par-dessus tout se dépenser, se défouler... Tous ces termes sont révélateurs de « l'effet récré ». On sort du carcan (les fameux bancs de l'école où l'on s'use les fonds de culotte, selon l'expression datée mais consacrée) pour entrer dans l'aire du lâcher prise, du jeu, du repos ou du papotage, selon les tempéraments. Là, on se « recrée » un monde bien à soi avec ses codes, son langage, ses lois, son périmètre, ses conflits aussi. La récré recrée une société, bien distincte par les apparences de celle des adultes, mais pas non plus anarchique.
Dans la cour, il y a des territoires bien délimités, des coins protégés (tel angle près de la grille, le terrain de foot, le pied de l'arbre ou le pilier du préau...). Et il y a des clans, des tribus, avec une hiérarchie, des chefs, les caïds du moment et les sous-fifres. Bref, toute une micro-société avec ses héros et ses exclus, ses dominants et ses dominés. Il y a des codes, parfois secrets, qui passent par le langage (souvent incompréhensible aux adultes, voire aux non-initiés — c'est le but recherché !), et des rituels. Il y a des guerres et des alliances sacrées, des raids punitifs et des armistices. Il y a des activités quasi universelles, intemporelles : rondes, marelle, saut à la corde, ballon, billes, loups et éperviers, princesses et chevaliers... Et il y a le décor classique, lui aussi comme figé dans le temps, avec son préau, sa grosse horloge, ses marronniers ou ses platanes, son panier de basket, ses bancs, ses cabinets...
Tout se passe comme si toutes les cours de récré, au fil des générations sans fin d'écoliers, montaient et jouaient une même pièce de théâtre, toujours réactualisée, qui se plie bien sûr aux tendances (changement de costumes, de héros, de bande-son et de références culturelles), mais qui raconte inlassablement le détournement et la réappropriation par l'enfance de l'univers des grandes personnes. Un univers aussi débridé qu'impitoyable dans lequel l'enfant — souvent par le biais du jeu, c'est vrai — expérimente le meilleur et le pire de la nature humaine, apprend à s'affirmer et à s'affilier, appréhende les lois de la réalité par l'imaginaire.
Le jeu de mots est facile, mais la récréation est bel et bien recréation : l'enfant, dans ce temps et cet espace qui lui sont impartis, remodèle à sa manière le monde qu'il découvre et qu'on lui enseigne ; il se donne l'illusion d'en devenir le maître, d'en réécrire les définitions et le mode d'emploi, alors même que ses jeux, et la microsociété ainsi reconstituée, sont une simulation ludique du monde réel. Dans le brouhaha le plus total, le chaos apparent, le désordre libérateur, garçons et filles reproduisent le passé (refrains et jeux séculaires) et testent le schéma social à venir. Du reste, une fois devenus « grands », leurs objectifs auront-ils tellement changé ? Il s'agira toujours, comme à la récré, de marquer des buts et de gagner des billes...
La pièce qui se réécrit, entre les murs et les grilles de cette cour, est une tragi-comédie, qui comporte ses scènes chevaleresques, burlesques, rocambolesques, sentimentales, brutales, déjantées. Les accessoires varient au fil du temps (osselets, cerceaux, toupies, cartes Pokémon, Bakugan...), les modes s'y succèdent, mais on y récolte invariablement applaudissements ou quolibets, gloire ou rejet. Histoires d'amitiés et d'amourettes, de bobos et de gros chagrins, d'embuscades et de baisers volés, de trahisons et de secrets confiés, de joutes et de négociations, de joies trépidantes ou de déceptions. Quoi qu'il en soit, elles nous marquent à vie, et on se les remémore le plus souvent avec nostalgie, parfois avec la détresse d'un paradis perdu (« Ouin ! pourquoi c'est fini ? » est une complainte qui hante tant de blogs). Et même lorsqu'elles s'effacent en surface, elles font encore du bruit dans notre mémoire profonde : petite ritournelle innocente, rumeur indistincte, piques ironiques, éclats de rire... L'air de rien, la cour de récréation nous fait entendre la vie sous les accents de l'insouciance ou de l'insolence, de la douce enfance ou de la violence.
Un, deux, trois... soleil ! Quand on se retourne sur son passé d'écolier, on a l'impression que rien n'a bougé. On retrouve comme par enchantement le goût du bonbon, le coup du ballon, le temps des yeux ronds.