Depuis que ses amies ont quitté Saint-Cyr, Isabeau rêve de réaliser, à son tour, son vœu le plus cher : devenir maîtresse dans la prestigieuse institution de Madame de Maintenon. Elle doit, pour cela, avoir une conduite irréprochable. Or elle se retrouve, bien malgré elle, au cœur d'une affaire d'empoisonnement. Isabeau voit son rêve s'éloigner...
Anne-Marie Desplat-Duc est née à Privas, en Ardèche et vit désormais dans la région parisienne. Le Vivarais reste cher à son cœur, elle y revient souvent avec son mari et sa fille. Après le virus de la lecture qui la frappe très jeune, celui de l'écriture la saisit à l'adolescence et elle noircit des cahiers de poésie et de nouvelles. Elle consacre désormais tout son temps à sa passion : les romans pour la jeunesse. On lui doit entre autres Le Trésor de Mazan.
Je m'appelle Isabeau de Marsanne, et je n'avais pas encore quinze ans lorsque j'ai joué dans Esther¹, la comédie écrite par M. Racine pour les demoiselles de la Maison Royale d'éducation de Saint-Cyr.
Les liens que j'avais tissés au fil des ans avec Charlotte, Louise et Hortense me paraissaient indestructibles, d'autant que nous nous étions juré, une nuit, de ne jamais nous quitter.
Pourtant, c'est à cause de cette pièce que nos destins se séparèrent.
Louise, remarquée par la Reine d'Angleterre exilée à Saint-Germain, partit pour charmer Sa Majesté de sa voix mélodieuse².
Charlotte, qui ne se pliait pas aux règles de la religion catholique, quitta notre maison grâce à la complicité de Marguerite de Caylus pour rejoindre François, son fiancé³.
Je restai donc avec Hortense.
Cependant, sa compagnie n'était point joyeuse, car elle était amoureuse de Simon et elle hésitait entre fuir avec lui, ce que son éducation réprouvait, ou attendre d'avoir vingt ans pour pouvoir l'épouser, ce qui lui coûtait beaucoup.
Quant à moi, mon destin était tout tracé.
Je serais maîtresse à Saint-Cyr afin de transmettre tout ce que l'on m'avait appris. Je ne trouvais rien de plus beau que de faire de ces fillettes qui arrivaient de nos provinces, perdues et ignares, des demoiselles instruites et pieuses.
En attendant le jour béni où j'aurais franchi toutes les classes pour obtenir le ruban noir me permettant de devenir maîtresse, je priais Dieu tous les jours pour que Victoire, ma sœur bien-aimée, que je n'avais point vue depuis mon départ de Montélimar, fût enfin accueillie à Saint-Cyr. Hélas, les mois et les années passaient sans qu'elle vînt, et je commençais à désespérer de la serrer un jour dans mes bras.
Après les représentations d'Esther, qui nous avaient toutes fait vibrer, nous eûmes du mal à reprendre notre existence simple et recueillie. Moi, pourtant, je fus heureuse de retrouver mes chères études perturbées tout le temps que nous avions répété et joué la pièce et, n'eut été le départ de Louise et de Charlotte, j'aurais goûté pleinement ce retour au calme.
Toutefois, certaines d'entre nous sombrèrent dans une sorte d'apathie. Plus rien ne semblait les intéresser. Elles profitaient des récréations pour s'épancher et, bien que ne partageant pas entièrement leur opinion, je me joignais à elles afin de ne point me sentir trop seule.
Cet après-dîner4 de mars 1690, alors qu'avec mes compagnes de la classe jaune5 nous devisions dans le jardin en profitant des premières douceurs du printemps, Olympe de Bragard soupira :
— Ah, depuis que je ne joue plus, je dépéris !
— Oh, moi, ce n'est pas tant de jouer qui me manque, c'est de sortir de ces murs ! se plaignit Henriette de Pusay. Je manque d'air, d'activité, et je préférerais cent fois courir la campagne à cheval que de rester assise toute la journée à broder, à lire ou à prier.
— À cheval ? Vous savez donc monter ?
— Mon père me l'a appris j'avais à peine cinq ans. Il faut dire qu'il aurait aimé avoir un garçon et que je suis née fille. C'est ma mère qui a insisté pour que j'entre à Saint-Cyr. Elle voulait me soustraire à l'éducation trop masculine que me donnait mon père.
— Moi, depuis que nous avons porté autre chose que notre robe brune pour jouer Esther, je rêve de belles robes et de beaux bijoux, renchérit Éléonore de Préault-Aubeterre .
— Pour cela, il te faut un vieux mari bien riche, plaisanta Jeanne de Montesquiou avant d'enchaîner : N'avais-tu pas été appelée au parloir pour être présentée à un courtisan ?
— Si, répondit Éléonore en rougissant, mais nous étions deux, et je ne sais laquelle a été choisie. J'espère que ce n'est pas moi, car l'homme que j'ai vu à travers les grilles avait plus de soixante ans !
Nous éclatâmes de rire devant sa mine déconfite, puis Gertrude de Crémainville déclara :
— Vous savez bien que nous n'avons pas le choix et que pour nous ce sera soit le mariage avec un homme que nous ne choisirons pas, soit le couvent... et aucune de ces solutions ne m'agrée.
— Parfois, il arrive que... que ce soit un jeune gentilhomme qui demande notre main, souffla Hortense.
— Oui, parfois, répondit sèchement Gertrude, mais on voit le résultat !... Vous soupirez pour lui et vous devez tout de même attendre d'avoir vingt ans pour l'épouser ! D'ici là, il vous aura trouvé une remplaçante !
Pour que la conversation ne s'envenime pas, je suggérai à mes compagnes :
— Et si nous répétions le nouveau cantique que M. Nivers nous a appris pour les fêtes de Pâques ?
— Des cantiques ! coupa Gertrude. Je n'en puis plus ! Quand on a eu la chance d'interpréter les chœurs d'Esther devant le Roi, chanter à la chapelle est d'un ennui... un ennui mortel.
— Mais... nous chantons les louanges de Dieu, assura Jeanne, choquée.
Éléonore nous annonça soudain une nouvelle qui rendit le sourire à toutes mes compagnes :
— Il paraît que M. Racine a écrit une nouvelle pièce pour nous.
— Vrai ? Comment le savez-vous ? interrogea aussitôt Gertrude.
— J'ai entendu Mme de Maintenon le dire à Catherine du Pérou, notre maîtresse. M. Moreau a composé la musique, et nous devrions bientôt l'apprendre.
— Vous en êtes certaine ! s'exclama Olympe au comble de l'excitation.
— Traitez-moi de menteuse pendant que vous y êtes !
— Non, non... mais la nouvelle est si... si merveilleuse, que je n'ose y croire !
Mes cinq compagnes se mirent à pépier comme des oiseaux et à rire derrière leurs mains pour ne point attirer l'attention des maîtresses.
Hortense ne participa pas à leur joie et s'inquiéta :
— Interpréter un rôle dans Esther a été une telle épreuve ! Et après ce qui s'est passé, jouer dans une nouvelle pièce est au-dessus de mes forces.
— Je comprends, lui répondis-je. Mais vous ne serez peut-être pas choisie.
— Je l'espère.
— D'ailleurs, si Mme de Maintenon ne retient que les filles ayant moins de quinze ans, comme elle l'a fait pour Esther, aucune de nous ne sera retenue, expliqua Éléonore.
— Seigneur ! Vous avez raison ! se lamenta Gertrude. Que d'autres jouent à notre place, je ne le supporterai pas.
— C'est pourtant ce qui va se passer, dis-je, et ce ne sera que justice.
— Oh, vous vous êtes si entichée de Madame6 que, si vous le pouviez, vous lui baiseriez les pieds et lui mangeriez dans la main ! s'emporta Gertrude.
Je rougis. Elle n'avait pas tort. J'avais une grande admiration pour Mme de Maintenon, qui, grâce à la fondation de cette maison, permettait à des demoiselles pauvres de s'instruire et d'être nourries et logées aux frais du Roi.
Furieuse, Gertrude quitta le cercle que nous formions, assises au pied d'un chêne. Hortense me posa une main compatissante sur le bras et murmura :
— Ses paroles ont certainement dépassé sa pensée, elle ne voulait pas vous blesser.
Depuis que nous avions donné la comédie devant le Roi et la cour, rien n'était plus comme avant. Une sourde jalousie était apparue et minait quelques amitiés. Cependant, je pardonnai à Gertrude, parce que le pardon est le signe d'une belle âme et que je souhaitais de tout cœur atteindre la sagesse à défaut de la perfection.
La cloche sonna la fin de la récréation et alors que nous nous avancions pour nous ranger avant de monter dans nos classes, une fillette se précipita vers moi. C'était Rose-Blanche de Peyrolles, une petite de la classe rouge, arrivée du Languedoc voici un an et que j'avais aidée à s'acclimater à la vie à Saint-Cyr7.
— Ah, Isabeau ! J'ai récité ma poésie en français sans faire une seule faute, et Mme de Maintenon m'a récompensée d'un ruban, m'annonça la fillette en me serrant très fort la main.
— Je vous félicite.
— Viendrez-vous encore m'aider à apprendre mes leçons ?
— Je ne vous suis plus utile. Vous parlez parfaitement bien le français à présent, et votre accent du Sud a presque disparu.
— Oui... mais...
Elle hésita, monta sur la pointe des pieds et me chuchota à l'oreille :
— ... maman me manque et il n'y a que vous qui sachiez la remplacer.
— Si on m'en donne l'autorisation, je viendrai, lui répondis-je tout bas.
— Peyrolles ! l'appela sa maîtresse. Regagnez votre rang immédiatement !
La fillette obéit, mais elle me lança un regard triste qui me broya le cœur.
— Cette enfant vous aime beaucoup, me souffla Hortense.
— Oui. Je l'avoue. Elle est très attachante et si jeune... tout juste huit ans.
— Et à Saint-Cyr, si on nous offre l'instruction, le gîte et le repas, la tendresse n'est point prévue dans le programme, ajouta Jeanne. Les premiers mois, j'ai cru que j'allais mourir de ne point sentir les bras de ma mère autour de moi.
— Silence, mesdemoiselles, rappela Mlle du Pérou, vous devez monter dans vos classes sans parler.
— Et voilà, murmura Henriette entre ses dents, c'est parti pour trois heures d'étude !
— Vous pouvez toujours faire semblant..., lui rétorqua Olympe.
— Et rêver au prince charmant..., pouffa Gertrude. Notre maîtresse les foudroya du regard, et cela suffit à ramener le calme dans le rang.
1. Voir Les Comédiennes de M. Racine.
2. Voir Le Secret de Louise.
3. Voir Charlotte, la rebelle.
4. Après-dîner (ou après-dînée) : après-midi.
5. Dans la Maison Royale de Saint-Louis, les 250 élèves étaient réparties en 4 classes distinguées par une couleur. La classe jaune correspondait aux élèves de 15 et 16 ans, la classe bleue à celles ayant entre 17 et 20 ans.
6. Mme de Maintenon est souvent appelée « Madame » par les demoiselles de Saint-Cyr.
2. Voir Les Comédiennes de M. Racine.