Torak a affronté les assassins de son père. Mais il est désormais marqué du sceau des mangeurs d’âme et banni des clans. Il erre seul dans les profondeurs de la forêt, tentant de survivre. Pourtant, Renn est bien décidée à sauver son ami...
Un quatrième tome un peu plus sombre, toujours aussi envoûtant.
Née au Malawi (sud-est de l'Afrique), Michelle Paver a grandi et vit à Wimbledon, en Grande-Bretagne. Diplômée de l'université d'Oxford, elle a exercé la profession d'avocat et se consacre désormais à l'écriture. Une femme de caractère clôt la trilogie commencée avec Jamaïca (2004) et L'Orchidée Sauvage (2005).
La vipère glissa le long de la berge et posa sa tête luisante à la surface de l'eau. Torak s'arrêta à quelques pas de la rivière afin de la laisser boire en paix.
La ramure de cerf qu'il avait trouvée dans la Forêt pesait lourd et ses bras lui faisaient mal. Il déposa son fardeau sur le sol. S'accroupit dans les buissons. Observa le reptile. Les serpents, des créatures pleines de sagesse, détiennent de nombreux secrets. Celui-ci saurait peut-être l'aider avec le sien. Lui indiquer quoi faire.
La vipère buvait à petites gorgées, sans hâte. Elle redressa la tête, remarqua Torak. Darda sa langue en direction du garçon afin de humer son odeur. Puis se lova avec habileté, avant de disparaître en ondulant dans les fougères.
Rien. Elle n'avait offert aucun signe à Torak. Pas le moindre petit conseil.
« Tu n'as pas besoin de signes, songea-t-il avec lassitude. Tu sais parfaitement ce qui te reste à faire. Tout avouer. Va les voir, dès ton retour au campement. Va trouver Fin-Kedinn, le chef du clan du Corbeau, et Renn, sa nièce. Ton amie. Dis-leur simplement : Renn. Fin-Kedinn. Il y a deux lunes, il m'est arrivé quelque chose... avec les Mangeurs d'Âme. Ils m'ont plaqué à terre. Et ils m'ont tatoué une marque sur la poitrine. Leur marque. La fourche à trois branches... celle qui sert à attraper les âmes. Je n'ai rien pu faire pour les en empêcher... Et à présent... »
Non. Cela n'avancerait à rien. Il voyait d'ici le visage furieux de Renn, entendait les reproches de la jeune fille : « Et moi qui croyais être ta meilleure amie... Alors que cela fait deux lunes entières que tu me mens ! »
Le garçon se prit la tête entre les mains.
Au bout d'un moment, il perçut un léger frottement. Il leva les yeux. Sur la rive opposée, il avisa un jeune renne. L'animal se tenait sur trois pattes, grattant frénétiquement ses bois naissants avec un sabot. Il avait dû sentir que Torak ne le chassait pas, car il ne réagit pas à la présence du garçon. Et continua de gratter ses bois, qui saignaient à la base. La démangeaison devait être intolérable – au point que seule la douleur qu'il s'infligeait semblait pouvoir le soulager.
« Voilà la solution, pensa Torak. Je devrais l'arracher. Le découper. Dans la douleur. M'en débarrasser à l'insu de tous. Ainsi, personne n'en saura jamais rien. »
À supposer qu'il ait le courage d'affronter une telle souffrance... En était-il seulement capable ? Et puis, il savait que cela ne marcherait pas. S'il voulait éliminer définitivement le tatouage, il lui faudrait procéder à un rite dont il ne savait rien. C'était de Renn qu'il avait obtenu une explication. Il avait abordé son amie de façon détournée, en feignant de s'intéresser aux tatouages en zigzags qui ornaient ses poignets – des marques de protection que la mage des Renards blancs lui avait tatouées l'hiver précédent.
— Tes tatouages... tu pourrais les effacer, si tu le voulais ? lui avait-il demandé.
— Oui, ce serait possible. À condition de suivre un rituel particulier, avait-elle répondu. Sinon, les marques réapparaîtraient.
— Comment ça ? Elles réapparaîtraient ? s'était exclamé Torak, horrifié.
— On ne pourrait plus les voir, c'est vrai. Mais elles resteraient enfouies sous la peau. Indélébiles. Et bien cachées. Elles ne perdraient rien de leur pouvoir.
Mieux valait oublier cette solution. À moins qu'il trouve le moyen de demander à Renn en quoi consistait ce rite, sans avoir à révéler pourquoi il en avait besoin.
Le renne secoua la tête avec irritation avant de s'éloigner au trot dans la Forêt.
Torak se décida à reprendre sa route. Il ramassa les bois de cerf. Une belle prise qu'il rapportait au campement, idéale pour la fabrication de hameçons ou de marteaux à tailler les silex. Une ramure assez grande pour que chacun en obtienne une part. Le chef des Corbeaux, Fin-Kedinn, allait être content. Torak s'efforça de ne plus penser qu'au bonheur de l'homme qui l'avait recueilli.
En vain. Car son esprit retournait sans cesse à la marque. Comme à chaque instant de la journée. Même quand il partait chasser avec Renn et Loup, cette histoire de tatouage le taraudait. Il comprenait enfin à quel point un secret peut donner l'impression d'être à l'écart. De se sentir différent.
On était au tout début de la Lune de la Migration du Saumon. Venu de l'est, un vent cinglant charriait une forte odeur de poisson. Torak marchait sous les pins. Ses bottes crissaient sur les copeaux d'écorce que des piverts avaient éparpillés sur le sol de la Forêt. À sa gauche, l'eau de la Rivière Verte babillait gaiement après un long hiver passé à se taire, emprisonnée sous la glace. À sa droite, une paroi rocheuse s'élevait jusqu'à la Crête Brisée. Par endroits, la roche portait des cicatrices, là où les clans venaient y extraire l'ardoise rouge. La pierre porte-bonheur des chasseurs.
Alors qu'il longeait la falaise, Torak entendit un tintement régulier. Pierre contre pierre. Quelqu'un taillait la roche.
« C'est moi qui devrais me trouver là, songea-t-il, en train de me fabriquer une nouvelle hache. Je devrais me bouger un peu, me remettre à faire des choses. »
— Je ne peux plus continuer comme ça ! s'exclama-t-il à haute voix.
— Tu as bien raison ! répondit quelqu'un.
Torak leva les yeux.
Ils étaient accroupis sur une corniche, à quelques mètres au-dessus de lui.
Quatre garçons.
Deux filles.
Des Saules et des Sangliers.
Qui le toisaient d'un air menaçant.
Deux
Les membres du clan du Sanglier arboraient une chevelure châtain qui leur arrivait aux épaules, ainsi qu'une frange ; des défenses de sanglier autour du cou ; des manteaux de cuir rigide posés sur leurs épaules. Quant aux membres du clan du Saule, ils portaient des gilets décorés de bandes d'écorce, tressées en spirale ; et sur leur front, se détachaient nettement trois tatouages noirs en forme de feuilles, qui leur donnaient l'air de froncer les sourcils en permanence. Ils étaient tous plus âgés que Torak. Les garçons avaient une barbe naissante et, sous les tatouages de clan des filles, un mince trait rouge indiquait qu'elles avaient déjà eu leurs premiers saignements.
Avisant leurs vêtements couverts de poussière, Torak comprit qu'ils étaient venus extraire des morceaux d'ardoise. Juste devant lui, plaquée contre la paroi rocheuse, une échelle taillée dans un tronc d'arbre et munie d'encoches leur avait permis de grimper jusqu'à la corniche.
Mais pour l'heure, ce n'était plus l'ardoise rouge qui retenait leur attention.
Torak soutint leur regard. Avec l'espoir qu'ils ne liraient pas sur son visage la peur qui le tenaillait.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il.
Aki, le fils du chef des Sangliers, désigna la ramure de cerf d'un brusque signe de tête.
— Elle est à moi. Repose-la.
— Pas question, répliqua Torak. C'est moi qui l'ai trouvée, elle m'appartient !
Afin de leur rappeler qu'il n'était pas sans défense, le garçon rajusta son arc et posa la main sur le couteau de silex bleu qui pendait à sa taille.
Mais il en fallait plus pour impressionner Aki.
— C'est la mienne ! insista celui-ci.
— On sait parfaitement que tu l'as volée, ajouta une fille du clan du Saule.
— Si ç'avait été le cas, rétorqua Torak en s'adressant à Aki, tu y aurais inscrit ta marque. Et tu t'en doutes, je ne l'aurais pas ramassée.
— C'est ce que j'ai fait. Regarde mieux.
— Je te dis qu'il n'y a pas de marque.
— Parce que tu l'as effacée !
— Bien sûr que non, répondit Torak, écœuré par tant de mauvaise foi.
Il baissa toutefois les yeux vers la ramure. Et avisa ce qu'il avait manqué de voir plus tôt, quand il l'avait découverte sur le sol de la Forêt : à la base d'un des bois, on devinait une petite tache d'ocre rouge, où figurait un dessin... une défense de sanglier.
Il sentit ses oreilles virer au rouge.
— Je ne l'avais pas vue ! Regarde : je ne l'ai même pas effacée ! tenta-t-il de se justifier.
— Dans ce cas, pose les bois par terre et va-t'en d'ici, ordonna Raut, un garçon que Torak avait toujours trouvé plus juste et moins querelleur que la plupart de ses compagnons.
Rien à voir avec Aki, qui passait son temps à chercher la bagarre.
Et Torak n'avait aucune envie de lui fournir un prétexte.
— Très bien, dit ce dernier d'un ton brusque. J'ai fait une erreur. Je n'avais pas vu votre marque. Je vous rends la ramure.
— Et tu t'imagines pouvoir t'en tirer aussi facilement ? lança Aki.
Torak laissa échapper un soupir. Il avait déjà eu affaire au jeune Sanglier par le passé. Une vraie petite brute. Il se prenait pour le chef de sa bande mais manquait d'assurance pour assumer cette fonction, si bien qu'il tentait à tout prix de le prouver à la seule force de ses poings.
Torak n'avait aucune envie de se mesurer à lui.
— Tu te crois à part, hein ? ricana Aki. Simplement parce que Fin-Kedinn t'a accueilli chez les Corbeaux ? Ou alors parce que tu sais parler avec les loups ? Que tu es un esprit-qui-marche ?
Il gratta sa barbe clairsemée – comme s'il avait eu besoin de vérifier qu'elle n'avait pas disparu.
— Reconnais-le, poursuivit-il, tu vis avec les Corbeaux pour la seule et bonne raison que ton propre clan t'a toujours t'évité. Qu'il ne veut pas de toi ! Même si Fin-Kedinn ne te fait pas suffisamment confiance pour faire de toi son fils ! Tout le monde le sait...
Torak serra les dents. Jeta un coup d'œil furtif alentour.
L'eau de la rivière, trop froide, l'empêchait de s'échapper à la nage. Et puis, les autres avaient laissé leurs pirogues – des canoës taillés dans des troncs d'arbre – sur la berge. Ils le rattraperaient en quelques coups de pagaie. Cela ne servirait à rien non plus de s'enfuir en amont de la rivière, ou de rebrousser chemin : il se retrouverait piégé au croisement, là où la Rivière Verte rejoignait la Rivière Tête-de-Hache.
Aucune échappatoire.
Il savait aussi que personne ne viendrait lui porter secours. Renn était restée au campement des Corbeaux, situé sur la rive nord de la rivière, à une demi-journée de marche vers l'est. Quant à Loup, il était parti chasser la veille au soir, en solitaire. Inutile de l'appeler à la rescousse.
Mieux valait partir tranquillement, comme si de rien n'était.
Il déposa la ramure sur le sol.
— Je te la rends, tiens ! dit-il à Aki, avant de s'éloigner sur le sentier.
— Espèce de lâche ! se moqua le jeune Sanglier. Torak préféra faire la sourde oreille et poursuivit son chemin. Aussitôt, une douleur lui traversa la tempe. Une pierre venait de l'atteindre.
Il fit volte-face.
— Qui sont les lâches, à présent ? Six contre un ! Il n'y a vraiment pas de quoi être fier !
Sous sa frange, le visage carré d'Aki s'assombrit.
— Si tu le prends comme ça, combattons loyalement : un contre un. Toi et moi.
Le jeune Sanglier se débarrassa de son gilet d'un geste vif, dévoilant un torse bien développé, couvert de duvet roux.
Torak resta pétrifié sur place.
— Que t'arrive-t-il ? lança la fille Sanglier en ricanant. Tu as la trouille ?
— Sûrement pas ! objecta Torak.
Un mensonge. À dire vrai, il était terrifié : il venait de se rappeler que le clan du Sanglier avait une coutume qui consistait à combattre... torse nu. Impossible pour Torak de s'y conformer. S'il ôtait son gilet, les autres ne manqueraient pas de voir sa marque.
Son secret.
— Allez, prépare-toi à te défendre ! gronda Aki, qui déjà descendait de la corniche.
— Hors de question ! lâcha Torak.
Une autre pierre siffla dans sa direction. Cette fois, il la vit arriver. Il l'attrapa au vol et la relança vers le petit groupe.
La fille Sanglier laissa échapper un glapissement de douleur. Elle agrippa son mollet, maculé de sang.
Pendant ce temps, Aki avait déjà atteint le bas de l'échelle. Ses compagnons s'agglutinaient derrière lui avec avidité, pareils à des fourmis qui ont flairé l'odeur d'un rayon de miel... Ils paraissaient se réjouir du combat à venir.
Sans perdre un instant, Torak s'empara de l'un des bois de la ramure. Bondit derrière un arbre. Repéra la branche la plus proche. Y accrocha le bois, à la manière d'un grappin. S'y suspendit et se hissa dans l'arbre.
— Il est pris au piège ! hurla Aki.
« C'est ce que tu crois », pensa Torak. Il n'avait pas choisi cet arbre, planté contre la paroi rocheuse, au hasard.
Il rampa le long d'une grosse branche et parvint à rejoindre la corniche que les autres venaient de quitter. L'endroit était jonché d'éclats de quartz et de silex. Le garçon aperçut aussi un seau en peau d'élan rempli de résine de pin liquide, à demi enfoui sous les braises d'un petit feu. Au-dessus de lui, la pente semblait moins escarpée ; il pourrait aisément l'escalader en s'aidant des nombreux bosquets de genévrier qui la parsemaient.
Torak tâcha d'éviter les pierres que ses assaillants lui lançaient et, tout en leur rendant la pareille, courut vers l'échelle. Il essaya de la faire basculer. En pure perte. Le tronc était solidement fixé à la corniche par des lanières de cuir. Il n'aurait pas le temps de les trancher. Comment les empêcher de partir à sa poursuite ? Il fit alors la première chose qui lui traversa l'esprit : il s'empara du seau de résine et versa son contenu sur l'échelle.
Un hurlement indigné monta jusqu'à lui. Stupéfait, Torak lâcha le seau. Sans le vouloir, il venait d'atteindre son adversaire : Aki, plus rapide qu'il ne l'aurait cru, avait presque atteint la corniche quand la résine brûlante lui était retombée dessus. À présent, il braillait aussi fort qu'un sanglier blessé. Il glissa de l'échelle.
Torak en profita pour détaler. S'agrippant au buisson de genévrier le plus proche, il entreprit de grimper la pente, jusqu'à la crête.