Mexique
Mexique
Sandrine Gayet
Photographies de Pascale Beroujon, Miquel Dewever Plana et José Manuel Navia
272 pages
Couverture souple. 25 x 25 cm. Photos.
Réf : 169576
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Disponible
Résumé
Un parcours poétique et coloré. Dans cet album photo, vous découvrirez des marchés bigarrés où déambule l’oiseleur, nagerez dans des mers bleu maya, traverserez la jungle où surgissent temples et pyramides aux dentelles de pierre ciselées. À Mexico, des essaims de Coccinelles-taxis verts chargent et déchargent leurs clients au pied de maisons coloniales ou de gratte-ciel. Plus qu’un guide touristique, Mexique est un livre de voyage où citations et couplets de chansons font écho aux superbes photos pour raconter l’âme d’un pays métissé. 
Sandrine Gayet connaît bien le Mexique, qu'elle parcourt depuis plus de vingt ans. Journaliste, elle écrit régulièrement des articles sur ce pays pour des magazines spécialisés. Elle est également auteur de livres de voyage, notamment aux éditions du Chêne.
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Extrait

COULEURS MEXICAINES


« Celui qui a respiré la poussière des routes du Mexique
ne trouvera plus la paix dans aucun autre pays. »

Malcolm Lowry


Dans la cuisine sombre et fraîche, elle occupe la meilleure place. Pour être regardée de tous. Adulée presque. Ornée d'une drôle de couronne métallique amovible, elle provoque les rires, fait verser des larmes, pousser des cris, écarquiller les yeux. Depuis qu'il l'a ramenée de la grande ville, dix-huit ans plus tôt, elle est devenue la reine incontestée du foyer de Juan.
La télévision.
Du lever au coucher, ses faisceaux cathodiques balaient les murs badigeonnés de chaux. À certaines heures, la cuisine de Juan prend d'ailleurs des allures de salle communale. Les amies de son épouse Ana s'y réunissent, scotchées devant une telenovela, feuilleton à l'eau de rose à fond social dont raffolent les Mexicains. Toutes les fins de semaine, c'est au tour de Juan de recevoir, matchs de foot obligent. Dans son village yucatèque, rares sont les maisons bâties en dur. La plupart ne sont encore que des huttes rudimentaires en torchis et toits de palmes. Alors, la télévision...
Avant son arrivée, la cuisine représentait déjà le cœur du foyer. Les parents de Juan et, avant eux, ses grands-parents y partageaient tous les grands moments de leur vie. Dans le four arrondi, les femmes faisaient cuire les tortillas et rôtir du gibier au piment rouge. À cette époque, la maison ne comptait d'ailleurs que deux pièces, cette cocina et celle, plus exiguë, où l'on suspendait les hamacs pour la nuit.
Aujourd'hui, la casa s'est agrandie. Juan exerce un buen trabajo (« bon travail ») dans une hacienda agricole versée dans la culture du sisal. Cette plante fibreuse, or vert du Yucatán, permet justement à Ana et à de nombreuses villageoises de pratiquer dans une coopérative un métier ancestral : tisseuse de hamacs. La région produit les meilleurs du pays ! clame-t-on par ici avec fierté. Superbes en effet. Solides, chatoyants et colorés, et d'une grande variété de tailles et de formes. Tissés, selon la tradition maya, sur de grands cadres en bois. Beaucoup de familles, à la campagne, disposent d'un tel métier, outil des plus précieux qui leur permet d'arrondir les fins de mois, voire de vivre complètement de cet artisanat si typique. De temps en temps, des gringos s'arrêtent dans le village pour admirer la dextérité des femmes et leur acheter en direct quelques pièces.
Celles qui « travaillent à leur compte », comme Rosita, la sœur d'Ana, se rendent le plus souvent possible dans les marchés hebdomadaires des bourgades alentour. Les hamacas écrus, rouges, verts, jaunes ou bleus déroulés sur leurs épaules, elles se positionnent dans le cuadra des artisans, la zone du mercado très courue des touristes. C'est là qu'elles écoulent très vite leur marchandise de belle facture.
La vie au hameau de Juan se déroule paisiblement mais sans monotonie. Grâce aux camionnettes des vendeurs ambulants. Tels des fils d'Ariane, ils colportent les nouvelles, bonnes ou mauvaises, entre les villages isolés de l'arrière-pays yucatèque jusqu'aux confins du Campeche et du Tabasco. Leur venue, claironnée dans des mégaphones nasillards, constitue un événement en soi. Le señor des routes leur apporte cette fois-ci une « merveille » : un ramasse-miettes à piles... Il a beau en démontrer les avantages avec force conviction, les femmes, hilares devant ce gadget inutile à la campagne, n'ont d'yeux que pour les robes importées des « States » et les tissus aériens qui feront de jolis rideaux.
Ce dimanche s'annonce festif. Aussi, toute la famille de Juan se prépare-t-elle avec plus d'effervescence qu'à l'accoutumée. Aujourd'hui, comme chaque dernier dimanche du mois, ils se rendent en ville pour écouter la messe à la basilique miroitante d'ors et de mosaïques. Ensuite, un grand pique-nique est prévu avec les amis pêcheurs installés sur le golfe du Mexique. La plage, un croissant de sable blanc comme du sucre glace, frangée de palmiers ébouriffés d'un vert ardent, se métamorphose en scène foraine. D'énormes sonos branchées à l'arrière des camionetas crachent des musiques latinos. Sur des barbecues, de grosses marmites de poissons, de viandes et de frijoles, les haricots rouges pimentés, fument. Sur les grilles cendrées, les femmes réchauffent les tortillas et cuisent les elotes, savoureux épis de maïs légèrement sucrés. Les enfants disputent une partie de foot, se prenant pour Rafael Marquez, leur héros des stades, ou barbotent dans la mer indigo tandis que, bières Tecate en main, les hommes bavardent, bien au frais, de l'eau jusqu'à la taille.
Le pique-nique les rassemble tous. La sieste aussi. Allongé dans un des hamacs accrochés entre deux palmiers, chacun se laisse bercer. On écluse encore des bières, on se désaltère de grosses tranches de pastèques achetées au vendeur sur la plage ou de noix de coco gaulées. Malgré les mélodies endiablées qui fusent des enceintes, la digestion fait paresser. Les femmes à leur tour se trempent dans la mer chaude, en robe pour les plus âgées, en maillot une pièce pour les autres.
La route du retour est longue. Il faut tout remballer et rappeler les enfants qui résistent. Juan, Ana et leurs amis s'étreignent pour se dire au revoir, sûrs de se retrouver dans un mois sur « leur » playa zébrée de vert, de bleu et de blanc.