Voyage au bout de l'enfer.
Prix public   : 22,00 
16,50 €
La peur
La peur
Gabriel Chevallier
Disponible
400 pages
Couverture cartonnée
Réf : 120912
Résumé
1914. Jean, vingt ans, est envoyé en Artois, dans les tranchées. Quatre années de boucherie. Avec, au quotidien, la saleté, la violence, le sang, la mort, les cadavres et surtout omniprésente, lancinante, la peur qui dévore, inavouable, et pourtant... 
Pourquoi on l'a choisi
La Grande Guerre vécue par l'auteur de Clochemerle, un chef-d'œuvre ! Avec un réalisme absolu, et dans un style superbe, l'auteur raconte la terrible expérience des poilus, condamne la sauvagerie et l'inutilité de cette guerre. Du jamais lu. Un roman bouleversant, paru en 1930, puis retiré de la vente, enfin réédité.  
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Les avis des internautes
Moyenne des avis :Nombre d'avis :4
Le 06 janvier 2010
16 adhérents sur 19 ont trouvé cet avis utile.
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Des hommes pas des héros ! (ce qui n'enlève rien à leur courage au contraire)
Un beau témoignage sur la première guerre mondiale qui montre les soldats non comme des héros patriotes avec de beaux uniformes combattant pour la gloire du pays mais comme des humains avec leurs peurs, leurs doutes , confrontés à l'horreur de la mort, aux ordres parfois idiots de leur supérieurs. La vie quotidienne dans les tranchées est bien décrite avec toutes ses difficultés (hygiène, besoins naturels..). J'ai trouvé l'écriture parfois un peu compliquée.
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Le 04 février 2010
3 adhérents sur 12 ont trouvé cet avis utile.
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En direct
J'ai adoré ce livre. Cela semble tellement proche de la réalité. La guerre comme si vous y étiez. A lire absolument... C'est une leçon de morale pour ne pas oublier et ne pas reproduire.
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Le 26 février 2010
1 adhérents sur 6 ont trouvé cet avis utile.
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Le livre de l'année
L'auteur raconte avec calme et pudeur l'histoire de la guerre. Ce qu'il a vu et entendu sans choquer le lecteur. A tous ceux passionnés d'histoire, lisez-le vous ne serez pas déçus.
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Le 24 janvier 2010
0 adhérents sur 14 ont trouvé cet avis utile.
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On plonge dans l'enfer
Pour ceux qui désirent être entourés par les sentiments de haine, de violence mais aussi par la peur, l'ignorance et la stupidité, le mal spirituel et physique des hommes soldats que l'on découvre lors du premier conflit mondial... je vous recommande ce livre. Récits poignants de fait d'armes, de camaraderie, de souffrance...
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Gabriel Chevallier est né en 1895 à Lyon. Fils de clerc de notaire, il entre aux Beaux-Arts à seize ans. La guerre interrompt ses études. Mobilisé en 1914 dans l'infanterie, blessé en 1915 en Artois, il termine néanmoins les combats en première ligne en 1918. De retour à la vie civile, il exerce de nombreux métiers. En 1929, il publie un premier livre, Durand voyageur de commerce et l'année suivante, La Peur. En 1934, avec Clochermerle, son quatrième titre, il connaît un immense succès. Gabriel Chevallier peut dès lors se consacrer entièrement à l'écriture. Il publiera près de vingt ouvrages jusqu'en 1968.
Il est décédé en 1969 à Cannes.
Lu dans la presse
« La Peur de Gabriel Chevallier est l'un des plus grands livres sur la Première Guerre mondiale. Un témoignage peut-être encore plus terrifiant que Le Feu d'Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgeles. Victime du succès de Clochemerle, l'ouvrage injustement, scandaleusement, est resté ignoré du grand public. Merci pour cette nouvelle édition qui brise enfin le silence. »

Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche


« Dans une langue à faire frémir, tranchante et soyeuse, Gabriel Chevallier appelle à la rebellion et fait de La Peur un pamphlet contre la guerre, toutes les guerres. »

Martine Laval, Télérama
Extrait

1

L'affiche


« Le danger de ces communautés (les
peuples), fondées sur des individus caracté-
ristiques d'une même sorte, est l'abêtisse-
ment peu à peu accru par hérédité, lequel
suit d'ailleurs toujours la stabilité ainsi que
son ombre. »

Nietzsche


Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l'Europe, et la France insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances. Le ciel était d'un bleu sans nuages, d'un bleu optimiste, terriblement chaud : on ne pouvait redouter qu'une sécheresse. Il ferait bon à la campagne ou à la mer. Les terrasses de café sentaient l'absinthe fraîche et les Tziganes y jouaient La Veuve joyeuse, qui faisait fureur. Les journaux étaient pleins des détails d'un grand procès qui occupait l'opinion ; il s'agissait de savoir si celle que certains appelaient la «  Caillaux de sang » serait acquittée ou condamnée, si le tonnant Labori, son avocat, et le petit Borgia en jaquette, cramoisi et rageur, qui nous avait quelque temps gouvernés (sauvés, au dire de quelques-uns), son mari, l'emporteraient. On ne voyait pas plus loin. Les trains regorgeaient de voyageurs et les guichets des gares distribuaient des billets circulaires : deux mois de vacances en perspective pour les gens riches.
Coup sur coup, dans ce ciel si pur, d'énormes éclairs zigzaguèrent : Ultimatum... Ultimatum... Ultimatum... Mais la France dit, en regardant les nuages amoncelés vers l'Est : « C'est là-bas que se passera l'orage. »
Un coup de tonnerre dans le ciel léger de l'île-de-France. La foudre tombe sur le ministère des Affaires étrangères.
Priorité ! Le télégraphe fonctionne sans arrêt, pour raison d'État. Les bureaux de poste transmettent des dépêches chiffrées portant la mention : « Urgent. »
Sur toutes les mairies, on pose l'affiche.
Les premiers cris : C'est affiché !
La rue se bouscule, la rue se met à courir.
Les cafés se vident, les magasins se vident, les cinémas, les musées, les banques, les églises, les garçonnières, les commissariats se vident.
Toute la France est devant l'affiche et lit : Liberté, Égalité, Fraternité — Mobilisation générale.
Toute la France, dressée sur la pointe des pieds pour voir l'affiche, serrée, fraternelle, ruisselante de sueur sous le soleil qui l'étourdit, répète : « La Mobilisation », sans comprendre.
Une voix dans la foule, comme un pétard : C'EST LA GUERRE !
Alors la France se met à tournoyer, se lance à travers les avenues trop étroites, à travers les villages, à travers les campagnes : la guerre, la guerre, la guerre...
Ohé ! Là-bas : la guerre !
Les gardes champêtres avec leurs tambours, les clochers, les vieux clochers romans, les minces clochers gothiques, avec leurs cloches, annoncent : la guerre !
Les factionnaires devant leurs guérites tricolores présentent les armes. Les maires ceignent leurs écharpes. Les préfets revêtent leurs uniformes. Les généraux rassemblent leur génie. Les ministres, très émus, très embêtés, se concertent. La guerre, ça ne s'est jamais vu !
Les employés de banque, les calicots, les ouvriers, les midinettes, les dactylographes, les concierges eux-mêmes ne peuvent plus tenir en place. On ferme ! On ferme ! On ferme les guichets, les coffres-forts, les usines, les bureaux. On baisse les rideaux de fer. Allons voir !
Les militaires prennent une grande importance et sourient aux acclamations. Les officiers de carrière se disent : « L'heure sonne. Fini de croupir dans les grades subalternes ! »
Dans les rues grouillantes, les hommes, les femmes, bras dessus, bras dessous, entament une grande farandole étourdissante, privée de sens, parce que c'est la guerre, une farandole qui dure une partie de la nuit qui suit ce jour extraordinaire où l'on a collé l'affiche sur les murs des mairies.
Ça commence comme une fête.
Les cafés, seuls, ne ferment pas.
Et l'on sent toujours cette odeur d'absinthe fraîche, cette odeur du temps de paix.
Des femmes pleurent. Est-ce le pressentiment d'un malheur?  Est-ce les nerfs ?

La guerre !
Tout le monde s'y prépare. Tout le monde y va. Qu'est-ce que la guerre ?
Personne n'en sait rien...
La dernière date de plus de quarante ans. Ses rares témoins, qu'une médaille désigne, sont des vieillards qui radotent, que la jeunesse fuit et qu'on verrait très bien aux Invalides. Nous avons perdu la guerre de 70, non sur notre valeur, mais parce que Bazaine a trahi, pensent les Français. Ah ! sans Bazaine...
Durant les années qui viennent de s'écouler, on nous a parlé de quelques guerres lointaines. Celle des Anglais et des Boers, par exemple. Nous la connaissons surtout à travers les caricatures de Caran d'Ache et les gravures des grands illustrés. Le brave président Kruger a fait une belle résistance, on l'aimait, et nous souhaitions qu'il triomphât, pour embêter les Anglais qui ont brûlé Jeanne d'Arc et martyrisé Napoléon à Sainte-Hélène. Ensuite la guerre russo-japonaise, Port-Arthur. Il paraît que ces Japonais sont de fameux soldats ; ils ont battu les célèbres cosaques, nos alliés, qui manquaient, il est vrai, de voies ferrées. Les guerres coloniales ne nous semblent pas très dangereuses. Elles évoquent des expéditions aux limites du désert, des smalas pillées, les burnous rouges des spahis, les Arabes qui tirent en l'air des coups de leurs fusils damasquinés et détalent sur leurs petits chevaux en soulevant le sable doré. Quant aux guerres balkaniques, providence des reporters, elles ne nous ont pas troublés. Européens du centre, persuadés de la supériorité de notre civilisation, nous estimons que ces régions sont peuplées de gens de basse condition. Leurs guerres nous semblent des combats de voyous, dans des terrains vagues de banlieue.
Nous étions loin de penser à la guerre. Pour l'imaginer, il faut nous reporter à l'Histoire, au peu que nous en savons. Elle nous rassure. Nous y trouvons tout un passé de guerres brillantes, de victoires, de mots historiques, animé de figures curieuses et célèbres : Charles Martel, Charlemagne, Saint-Louis installé sous un chêne au retour de la Palestine, Jeanne d'Arc qui boute les Anglais hors de France, cet hypocrite de Louis XI qui met les gens en cage en embrassant ses médailles, le galant François Ier : « Tout est perdu fors l'honneur ! », Henri IV, cynique et bon enfant : « Un royaume vaut bien une messe ! », Louis XIV, majestueux, prolifique en bâtards, tous nos rois trousseurs et cocardiers, nos révolutionnaires éloquents, et Bayard, Jean Bart, Condé, Turenne, Moreau, Hoche, Masséna... Et par-dessus tout, le grand mirage napoléonien, où le Corse génial apparaît à travers la fumée des canons, dans son uniforme sévère, au milieu de ses maréchaux, de ses ducs, de ses princes, de ses rois écarlates, tout empanachés.
Certes, après avoir troublé l'Europe par notre turbulence pendant des siècles, nous sommes devenus pacifiques, en vieillissant. Mais quand on nous cherche, on nous trouve... Il faut aller à la guerre, le sort en est jeté ! On n'a pas peur, on ira ! Nous sommes toujours les Français, pas vrai ?

Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu'on leur raconte, ce qu'on leur enseigne. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l'esclavage.
Les hommes sont des moutons. Ce qui rend possibles les armées et les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité.
Quand on a vu la guerre comme je viens de la voir, on se demande : « Comment une telle chose est-elle acceptée ? Quel tracé de frontières, quel honneur national peut légitimer cela ? Comment peut-on grimer en idéal ce qui est banditisme, et le faire admettre ? »
On a dit aux Allemands : « En avant pour la guerre fraîche et joyeuse ! Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne ! » Et les bons Allemands paisibles, qui prennent tout au sérieux, se sont ébranlés pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces.
On a dit aux Français : « On nous attaque. C'est la guerre du Droit et de la Revanche. À Berlin ! » Et les Français pacifistes, les Français qui ne prennent rien au sérieux, ont interrompu leurs rêveries de petits rentiers pour aller se battre.
Il en a été de même pour les Autrichiens, les Belges, les Anglais, les Russes, les Turcs, et ensuite les Italiens. En une semaine, vingt millions d'hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, à gagner de l'argent, à préparer l'avenir, ont reçu la consigne de tout interrompre pour aller tuer d'autres hommes. Et ces vingt millions d'individus ont accepté cette consigne parce qu'on les avait persuadés que tel était leur devoir.
Vingt millions, tous de bonne foi, tous d'accord avec Dieu et leur prince... Vingt millions d'imbéciles... Comme moi !
Ou plutôt non, je n'ai pas cru à ce devoir. Déjà, à dix-neuf ans, je ne pensais pas qu'il y eût de la grandeur à plonger une arme dans le ventre d'un homme, à me réjouir de sa mort.
Mais j'y suis allé tout de même.
Parce qu'il eût été difficile de faire autrement ? Ce n'est pas la vraie raison, et je ne dois pas me faire meilleur que je ne suis. J'y suis allé contre mes convictions, mais cependant de mon plein gré — non pour me battre, mais par curiosité : pour voir.
Par ma conduite, je m'explique celle de beaucoup d'autres, surtout en France.
En quelques heures, la guerre a tout bouleversé, mis partout cette apparence de désordre qui plaît aux Français. Ils partent sans haine, mais attirés par l'aventure dont on peut tout attendre. Il fait très beau. Vraiment, cette guerre tombe bien au début du mois d'août. Les petits employés sont les plus acharnés : au lieu de quinze jours de vacances, on va s'en payer plusieurs mois, aux frais de l'Allemagne, visiter du pays.
Un bariolage de vêtements, de mœurs et de classes sociales, une fanfare de clameurs, un grand mélange de boissons, l'impulsion donnée aux initiatives individuelles, un besoin de briser les choses, de sauter les palissades et de violer les lois, rendirent, au début, la guerre acceptable. On la confondit avec la liberté et l'on accepta la discipline en croyant y manquer.
Par-dessus tout régnait une atmosphère qui tenait de la fête foraine, de l'émeute, de la catastrophe et du triomphe, un grand bouleversement qui grisait. On avait changé les trajets quotidiens de la vie. Les hommes cessaient d'être des employés, des fonctionnaires, des salariés, des subordonnés, pour devenir des explorateurs et des conquérants. Du moins ils le croyaient. Ils rêvaient du Nord comme d'une Amérique, d'une pampa, d'une forêt vierge, de l'Allemagne comme d'un banquet, et de provinces ravagées, de tonneaux percés, de villes incendiées, du ventre blanc des femmes blondes de Germanie, de butins immenses, de tout ce dont la vie habituellement les privait. Chacun faisait confiance à sa destinée, on ne pensait à la mort que pour les autres.
En somme la guerre ne s'annonçait pas mal sous les auspices du désordre.