La panique et la terreur règnent dans la petite ville de Villeroy. Depuis quelques temps, une bête sauvage attaque les jeunes enfants, les défigurant. Pour le docteur Juillet, c’est l’incompréhension. Mais il s’interroge surtout sur Maria, la ravissante Rom vivant à l’orée du bois et dont le petit frère s’est pris d’affection pour lui. Quel douloureux secret cache-t-elle ?
Pourquoi on l'a choisi
Mystères en Lozère... Dans un décor ténébreux, des personnages ambigus au passé et aux souffrances trop longtemps enfouis, prennent vie. Un roman sur la différence et la tolérance signé par l'auteur fétiche du Club !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Je trouve ce livre vraiment passionnant. On est pris par l'histoire de ce loup du début à la fin. Cette histoire est vraiment captivante et à rebondissement. Je recommande ce livre. Bravo à Gilbert Bordes !
Comme d'habitude, je n'ai pas été déçue par ce roman qu'on a envie de lire d'une seule traite. Les personnages, tous différents, se retrouvent liés par la "bête". Mille bravos à Gilbert Bordes.
Bonne histoire, mais pour moi c'est un livre pour passer le temps. Ce n'est pas un livre qui m'a accrochée au point d'avoir encore l'histoire dans la tête.
Un long feulement domine les autres bruits de la forêt. Un grognement puissant suivi de cris aigus. Une voix appelle au secours.
Un merle fait entendre son cri effrayé semblable à un éclat de rire. Le soleil brille, un soleil de mai, éclatant, lumière légère et transparente sur les feuilles des aubépines dont les fleurs blanches se fanent. Un lièvre pointe le nez hors de son terrier, hume l'air, dresse ses oreilles et court à travers les herbes nouvelles qu'un peu de vent agite.
Un jeune homme à vélo trouble ce calme fragile. Il pédale vivement en évitant les ornières, freine brutalement devant un spectacle qu'il ne croyait possible de voir qu'au cinéma : une jeune femme aux vêtements déchirés étendue en travers du sentier. Le visage en sang, elle gît inanimée, peut-être morte.
Le cycliste hésite, cherche son téléphone dans son sac à dos, compose fébrilement un numéro.
— Allô ! La gendarmerie de Villeroy ? Venez vite ! En bordure de la forêt de Monteret.
Le lieutenant Pierre Lormeau lève les yeux vers la fenêtre ouverte et les marronniers fleuris sur la place de la mairie. À Villeroy, en Lozère, il ne se passe jamais rien. Tous les gendarmes de France souhaitent venir travailler ici tant il fait bon vivre près de l'immense parc naturel de Monteret. Pas de délinquance ou si peu ; le travail consiste à surveiller la circulation, se montrer dans les fêtes locales, régler les rares différents entre voisins.
— Une femme, je vous dis, c'est affreux.
— Je vous ai bien entendu. On arrive.
Le lieutenant ordonne à trois de ses hommes de le suivre. Il avertit les pompiers, puis le docteur Juillet qui lui répond par un seul mot, sur un ton qui montre son insensibilité :
— J'arrive !
— Toujours aussi sauvage, celui-là, murmure le gendarme en se dirigeant vers le fourgon bleu.
Ce qu'il voit sur le petit chemin de terre l'horrifie. Une jeune fille gît inanimée au milieu de l'allée. Ses vêtements sont déchirés ; ses bras, ses jambes nues montrent des griffures profondes. Le visage est atrocement déchiqueté. Le sang coule abondamment, imbibe les cheveux, rampe en langues noires sur la poussière et les cailloux.
— Nom de Dieu ! murmure le lieutenant.
Le camion des pompiers arrive pendant que les gendarmes s'occupent du jeune homme qui a fait la découverte macabre. Extrêmement choqué, il est proche de la crise de nerfs.
— Je crois que c'est la petite Jourdan, dit le lieutenant Lormeau d'une voix peu assurée.
Le docteur Bertrand Juillet sort de sa voiture. Il faisait ses visites dans les hameaux voisins. La région manque de médecins, et il doit aller de plus en plus loin autour de Villeroy. Âgé de quarante-cinq ans, grand, les cheveux bruns, l'homme se tient très droit. Sa tête rasée pour cacher une calvitie naissante accentue une impression de sévérité. Le bruit a couru qu'il était membre d'une secte, mais il a su faire taire les ragots par quelques remarques bien placées. Les gens apprécient cet homme froid, peu bavard, qui ne sourit que rarement. Son sérieux, le drame qui a détruit sa vie imposent le respect.
Il s'arrête un instant devant la jeune fille toujours inanimée, s'accroupit, prend le pouls de la victime.
— Vite ! dit-il aux pompiers. Il faut l'emmener aux Urgences à Mende. Elle a perdu beaucoup de sang...
Juillet peste contre le sous-équipement de la région ; pas un seul hôpital à moins de cinquante kilomètres. Il va devoir se débrouiller une fois de plus, se battre avec ses moyens dérisoires contre l'hémorragie qui vide ce jeune corps. En cet instant, il pense à un autre combat, celui qu'il n'a pas gagné et qui a fait de lui un vaincu de la vie, un solitaire. C'était un mois de novembre. Anne conduisait Noémie à son cours de danse à Mende. L'accident est arrivé dans un virage, sur la petite route. La voiture, qui aurait été gênée par un chauffard, a percuté un arbre avant de tomber dans le ravin. Le temps de dégager les deux blessées des tôles et c'était trop tard...
Les pompiers démarrent en trombe. Juillet est monté dans le camion auprès de la jeune fille. Il s'affaire, conscient de son impuissance. C'est dans de tels moments qu'il comprend que les jeunes médecins répugnent à s'installer ici. Les hameaux où subsistent encore quelques vieux qui s'accrochent à leurs masures sont trop éloignés les uns des autres. En hiver, les routes étroites, sinueuses et mal entretenues deviennent impraticables. Les forces vives ont cédé devant la nature austère, les hivers rigoureux, les étés de sécheresse et cette terre semblable à de la poussière, sur les rochers que le vent dénude. Les écolos ont profité de l'aubaine pour obtenir la création d'une réserve naturelle où bêtes et plantes peuvent grandir à l'abri des hommes. Dans l'immense parc de Monteret, il est interdit de couper les arbres, de ramasser les champignons. Seuls quelques endroits sont encore autorisés à la promenade.
— Plus vite ! ordonne le docteur Juillet au chauffeur.
En moins d'une heure, toute la ville est en émoi. Jusqu'à une époque récente, Villeroy était un gros bourg qui devait sa prospérité aux brebis de l'Aubrac dont le lait sert à fabriquer le roquefort. Depuis la fin des années soixante, la région a perdu la moitié de ses habitants. Les élus locaux ont cherché à attirer des usines pour garder les jeunes qui partent vers les grandes métropoles, principalement Montpellier. Le Centre de recherches biologiques a créé une centaine d'emplois ; une usine de batteries, des ateliers de mécanique de précision, un dépôt de transporteur et plusieurs petites entreprises locales occupent la zone industrielle dont l'isolement limite le développement.
Maintenant que la blessée est partie, les gens se rassemblent sur la place du Chêne Brûlé. C'était autrefois une clairière, mais deux lotissements construits avant la mise en place du parc l'ont intégrée à la ville. Retrouvant ses automatismes professionnels, le lieutenant Lormeau délimite un périmètre interdit aux curieux. Un de ses gendarmes fait des photos pendant qu'il relève de nombreuses empreintes, celles des pattes d'un animal qui pourrait être un gros chien.
— C'est bizarre ! dit l'un d'eux, les pieds de chiens sont d'ordinaire assez ronds, et ceux-là sont plutôt allongés, comme si c'était...
Il hésite avant de prononcer le mot qui lui est venu spontanément à l'esprit tant il est chargé d'anciennes terreurs prêtes à ressurgir à la première occasion.
— Si c'était quoi ? demande un curieux, nouveau venu dans la région.
— Un loup.
Lormeau lui jette un regard incrédule. C'est un homme corpulent, à la figure large et sanguine, à la voix puissante qui rassure.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait belle lurette qu'il n'y a plus de loups dans la région. Le dernier loup a été tué près de Mende en 1929.
On en a signalé au mont Aigoual en 1946, mais ce n'est pas certain. Depuis, aucune trace sérieuse.
— Il paraît qu'il en vient de temps en temps d'Espagne.
— Le loup n'attaque pas les hommes, conclut Lormeau.
Un curieux s'exclame :
— C'est peut-être les chiens des romanos. Ils les lâchent dans la forêt. Moi, je les ai vus. D'énormes bergers allemands dressés pour mordre. Le campement se trouve à moins de cinq cents mètres de là.
Depuis longtemps les gens de la région demandent le départ de ces étrangers. Mais le préfet a toujours fait la sourde oreille : les chasser d'ici où ils ne gênent personne pour les envoyer où ? Personne ne veut des romanichels.