Hortense a fait une promesse à son amie Isabeau : rester avec elle à Saint-Cyr jusqu'à leurs vingt ans. Mais Simon, l'homme qu'elle aime, ne supporte plus de vivre loin d'elle. Hortense accepte de s'enfuir avec lui. Même si elle sait qu'elle risque de provoquer le courroux du roi...
Anne-Marie Desplat-Duc est née à Privas, en Ardèche et vit désormais dans la région parisienne. Le Vivarais reste cher à son cœur, elle y revient souvent avec son mari et sa fille. Après le virus de la lecture qui la frappe très jeune, celui de l'écriture la saisit à l'adolescence et elle noircit des cahiers de poésie et de nouvelles. Elle consacre désormais tout son temps à sa passion : les romans pour la jeunesse. On lui doit entre autres Le Trésor de Mazan.
Je m'appelle Hortense de Kermenet, j'ai seize ans.
J'ai été élevée dans la Maison Royale d'éducation de Saint-Cyr grâce à la charité du Roi qui a sans doute eu pitié de la misère dans laquelle se débattait mon père. Il s'était ruiné en levant une armée pour servir la royauté et aussi à cause d'une fort mauvaise gestion de sa terre. La toiture du château familial ressemblait à une passoire et il pleuvait dans la plupart des pièces. Faute de recevoir leurs gages, tous les domestiques étaient partis, sauf Babeth la nourrice qui nous avait élevées, ma sœur Marie et moi.
Je n'étais pourtant point malheureuse, parce que nos parents nous prodiguaient toute leur tendresse. Mon père nous servait de précepteur et ma mère nous assurait les leçons de morale et de religion.
Las, le choléra emporta ma mère et ma sœur en quelques semaines. J'avais huit ans. Mon chagrin fut immense et je crus que mes larmes ne tariraient jamais. Pourquoi Dieu avait-il choisi de m'épargner ? Ma sœur était plus jolie que moi, plus intelligente aussi et plus pieuse, et ma mère était si douce et si bonne. Les premiers temps, j'aurais voulu les suivre dans la tombe. Puis je me persuadai que Dieu m'avait choisie pour vivre afin que je le servisse de mon mieux.
Mon père, quant à lui, se laissa aller au chagrin et ne s'occupa plus de rien. Babeth peinait pour nous trouver à manger et ne cessait de se lamenter sur mon sort :
— Ma pauvre Hortense, que vas-tu devenir ?
Cela ne me souciait pas. Je n'avais aucun attrait pour les belles robes, les bijoux et la bonne chère, et vivre chichement ne me coûtait pas.
Je me voyais bien passer le reste de ma vie dans l'inconfortable château avec mon père et Babeth.
Elle ne l'entendait probablement pas de cette oreille et, d'après ce qu'elle m'a raconté, elle remua ciel et terre pour que j'échappe à ma triste condition. À force de persuasion, elle réussit à sortir mon père de sa torpeur afin qu'il me cherchât un lieu susceptible d'accueillir une demoiselle bien née mais sans le sou pour parfaire son éducation. L'évêque avait entendu parler de l'institution fondée par Mme de Maintenon. Il conseilla à mon père de faire une demande. J'ignore par quel miracle elle fut acceptée.
C'est ainsi qu'un jour Babeth m'accompagna jusqu'à la porte de la maison de Rueil ont Mme de Brinon et Mme de Maintenon avaient regroupé une vingtaine de fillettes tout aussi misérables que moi.
Les premiers temps, l'enfermement me pesa. Il me manquait l'air de ma Bretagne, le vent sous les tuiles du toit, le patois, la voix de mon père, et la chambre de ma mère et de ma sœur où j'aimais me réfugier lorsque la nostalgie m'envahissait.
Rapidement pourtant, je mesurai la chance que j'avais eue d'être acceptée dans cette maison où j'étais vêtue correctement, où il ne pleuvait pas sur mon lit et où je mangeais à ma faim, ce qui n'était plus le cas depuis plusieurs mois.
Le calme de nos journées, rythmées par les prières, la messe, les leçons de nos maîtresses et les récréations, fit que je m'acclimatai bien et, plus tard, dès notre installation à Saint-Cyr, l'amitié d'Isabeau, Louise et Charlotte mes voisines de lit, me réchauffa le cœur1.
Cette existence tout entière tournée vers Dieu me convenait et j'avais du mal à admettre que Charlotte, huguenote convertie de force au catholicisme, ne partageât pas le même enthousiasme que moi pour la vie monastique. Je m'étais même promis de tout mettre en œuvre pour lui faire oublier son ancienne religion et lui montrer la beauté de la nôtre.
Et puis sans que je m'y attende ma vie avait basculé.
C'était très exactement le 26 janvier 1689.
Je jouais Asaph, un officier du grand roi de Perse Assuérus dans la pièce écrite par M. Racine pour les demoiselles de la classe jaune : Esther. Un rôle fort modeste qui me convenait parfaitement, n'ayant aucun ragoût2 pour m'exposer aux yeux de tous sur une scène. J'espérais seulement ne pas écorcher le magnifique texte du dramaturge et ne pas me prendre les pieds dans la longue tunique dont j'étais vêtue afin de ne pas gâcher la représentation et le plaisir du Roi.
Tout se passa bien. Enfin, en ce qui concerne la pièce... parce que pour le reste, ce fut un sérieux chambardement.
Alors que je récitais ce vers qu'après coup j'ai jugé prémonitoire : « Il voit l'astre qui vous éclaire », mon regard se porta vers le fond de la pièce et fut illuminé par le regard d'un grand et beau jeune homme : Simon, dont j'appris plus tard qu'il était le frère de mon amie Charlotte.
Je luttai contre ce sentiment bizarre qui m'envahissait et m'empêchait de me consacrer pleinement aux études et à la prière. Mes amies, à qui j'avouai mon tourment, me conseillèrent, et après bien des hésitations, je dus me rendre à l'évidence : j'étais amoureuse. L'envie d'entrer au couvent pour me consacrer à la religion m'abandonna et (je dois le reconnaître avec honte), fut remplacée par l'envie d'être blottie dans les bras de Simon.
Pourtant, je savais que c'était impossible avant ma sortie de cette maison à l'âge de vingt ans, dotée par le Roi comme cela était prévu par le règlement.
Il me fallait donc attendre.
Je m'imaginais donc vivre sereinement les quatre années qui me séparaient de la félicité du mariage, entourée de mes amies qui rêvaient d'avoir la même chance que moi. Nous avions toutes si peur que Mme de Maintenon, ou nos parents ne nous arrangent un mariage avec un vieux barbon !
Mais Louise partit au printemps pour charmer de sa voix mélodieuse la reine d'Angleterre exilée à Saint-Germain3 et quelque temps plus tard Charlotte, qui ne supportait plus l'existence au sein de notre maison, commit la folie de s'enfuir de Saint-Cyr pour s'enivrer des plaisirs de la cour4. Je restai seule avec la douce Isabeau qui, comme moi, eut beaucoup de peine à s'habituer à leur absence. Nos longues discussions dans l'obscurité du dortoir nous manquaient cruellement. À deux ce n'était plus pareil.
Un soir où l'absence de nos amies était particulièrement insupportable, je dis à Isabeau :
— Jurons de ne pas nous séparer et d'attendre ensemble nos vingt ans... parce que si l'une de nous part, ce sera trop pénible pour celle qui restera.
Isabeau jura. Je fis le même vœu solennel.
Et pourtant !
1. Voir le tome 1 : Les Comédiennes de Monsieur Racine.
2. Ragoût : goût.
3. Voir Le Secret de Louise.
4. Voir Charlotte, la rebelle.