Le village de l'Allemand
Grand Prix RTL-Lire 2008
Le village de l'Allemand
ou le journal des frères Schiller
Boualem Sansal
264 pages
Couverture cartonnée
Réf : 026917
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Au lieu de 17,00  (prix public)
Disponible
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
SandG
Le 01 juillet 2014
Décevant
Je n'ai pas aimé, l'auteur fait sa thérapie et cet ouvrage l'a certes aidé mais l'histoire ne suscite guère d'intérêt.
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Résumé
Fils de nazi... Deux frères, de mère algérienne et de père allemand, élevés par un oncle en France, découvrent après le massacre de leurs parents restés au pays, l’atroce secret familial. Une vérité que l’aîné ne supporte pas. Que fera son jeune frère à la lecture du journal qu’il lui laisse ?
Un roman bouleversant, terrible, où nazisme et islamisme se rejoignent jusque dans nos banlieues. 
Né en 1949, Boualem Sansal vit à Boumerdès, près d'Alger. Après des études d'ingénieur et un doctorat d'économie, il devient haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie à Alger, avant d'être limogé en 2003. Depuis son premier livre, Le Serment des barbares, il est considéré comme l'un des écrivains algériens les plus importants. Le Village de l'Allemand, son cinquième roman, a reçu le Grand Prix RTL-Lire 2008.
Lu dans la presse
« Boualem Sansal met en scène la colère, la honte. Il dénonce sans haine mais à mots clairs les fanatiques en tous genres, religieux, politiques : il énonce toutes les abominations dont sont capables les hommes si peu humains. Sansal met sur le papier ses frayeurs, et va, serein, de la gravité à la tendresse. Un vrai tour de force. »

Martine Laval, Télérama


« Qu'on ne se méprenne pas : Le village de l'Allemand, auréolé du prix RTL-Lire, est avant tout un roman épatant, diablement bien construit. Où l'on suit, à travers leurs journaux respectifs, l'enquête des deux frères Schiller (Français nés de père allemand et de mère algérienne) sur les traces de leur géniteur, dont ils viennent d'apprendre, peu après son éxécution par le Groupe islamique armé, le passé criminel. »

Marianne Payot, L'Express

Extrait

Journal de Malrich

Octobre 1996


Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour, il y a deux années de cela, un truc s'est cassé dans sa tête, il s'est mis à courir entre la France, l'Algérie, l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Turquie, l'Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l'a quitté. Un soir, il s'est suicidé. C'était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23¡heures.
Je ne savais rien de ses problèmes. J'étais jeune, j'avais dix-sept ans quand ce quelque chose s'est cassé dans sa tête, j'étais sur la mauvaise pente. Rachel, je le voyais peu, je l'évitais, il me pompait avec son prêchi-prêcha. Je regrette de le dire, c'est mon frère, mais bon citoyen à ce point, ça te met la panique. Il avait sa vie, j'avais la mienne. Il était cadre dans une grosse boîte américaine, il avait sa nana, son pavillon, sa bagnole, sa carte de crédit, ses heures étaient minutées, moi je ramais H24 avec les sinistrés de la cité. Elle est classée ZUS-1, zone urbaine sensible de première catégorie. Pas de répit, on sort d'un crash, on tombe dans l'autre. Un matin, Ophélie a téléphoné pour nous annoncer le drame. Elle était passée au pavillon prendre des nouvelles de son ex. Je pressentais quelque chose, a-t-elle dit. J'ai sauté sur la mob de Momo, le fils du boucher halal, et j'ai foncé. Il y avait du peuple devant le pavillon, la police, le SAMU, les voisins, les curieux. Rachel était dans le garage, assis par terre, dos contre le mur, jambes allongées, le menton sur la poitrine, la bouche ouverte. On aurait dit qu'il roupillait. Son visage était couvert de suie. Toute la nuit, il a baigné dans les gaz d'échappement de sa tire. Il portait un drôle de pyjama, un pyjama rayé que je ne lui connaissais pas et il avait la tête rasée comme au bagne, tout de travers. Que c'est bizarre. J'ai encaissé sans broncher. Je ne réalisais pas encore. Le toubib m'a dit : C'est ton frère ? J'ai dit : Oui. Il a dit : C'est tout l'effet que ça te fait ? J'ai haussé les épaules et je suis passé au salon.
Ophélie était avec Com'Dad, le commissaire du quartier. Elle pleurait. Il prenait des notes. Quand il m'a vu, il a dit : Approche un peu ! Il m'a posé des questions. J'ai répondu que je ne savais rien. C'est vrai, Rachel, je ne le voyais pas. Je me doutais qu'il couvait quelque chose mais je me disais : Il a ses couilles, j'ai les miennes. C'est triste à dire mais c'est ainsi, le suicide est chose courante dans la cité, on est surpris un moment, on reste renfrogné un jour ou deux et, une semaine plus tard, on n'y pense plus. On se dit : C'est la vie, et on continue son chemin. Là, il s'agissait de mon frère, mon frère aîné, je devais comprendre.
Je n'avais aucune idée de ce qui avait pu lui arriver et je n'imaginais pas que ça ait été si loin pour lui et que ça irait si loin pour moi. J'aurais pensé à tout, et j'y ai pensé des jours entiers, une affaire de cœur, une affaire d'argent, une affaire d'État, une maladie incurable, ce qu'il y a de pire dans cette putain de vie, mais pas ça. Ah, non, mon Dieu, pas ça ! Je ne crois pas qu'une seule personne au monde ait jamais connu pareil drame.

Après l'enterrement, Ophélie s'est tirée au Canada, chez sa cousine Cathy qui était mariée là-bas avec un trappeur plein aux as. Elle m'a laissé le pavillon en garde en disant : On verra après. Quand je lui ai demandé pourquoi Rachel s'était suicidé, elle m'a répondu : Je ne sais pas, il ne m'a jamais rien dit. Je l'ai crue, je voyais bien à sa façon de trembler qu'elle ne savait pas, Rachel ne disait jamais rien à personne.

Je me suis retrouvé seul dans le pavillon, le moral à terre. Je m'en voulais de ne pas avoir été là quand Rachel sombrait dans la déprime. Tout un mois, j'ai tourné en rond. J'étais mal, je n'arrivais même pas à pleurer. Raymond, Momo et les autres copains me tenaient compagnie. Ils passaient en fin de journée, on causait du bout des lèvres en vidant des canettes. On veillait comme des hiboux. C'est là que je suis rentré dans le garage du père de Raymond, M. Vincent. Au bonheur de ces bagnoles, c'est l'enseigne. Payé au tarif apprenti, plus le pourboire. Ça me prenait la tête de rester seul. Le boulot, ça a du bon, tu t'oublies.

Un mois plus tard, Com'Dad a téléphoné au garage pour me dire : Passe au commissariat, j'ai quelque chose pour toi. J'y suis allé après le boulot. Il m'a longuement regardé en jouant avec sa langue dans la bouche, puis il a ouvert un tiroir, a pris un sachet en plastique et me l'a tendu. Je l'ai pris. Il contenait quatre gros cahiers chiffonnés. Il m'a dit : C'est le journal de ton frère. On n'en a plus besoin. Il m'a planté le doigt sous le nez et il a ajouté : Faut lire, ça te mettra du plomb dans la tête. Ton frère était un type bien. Ensuite, il a parlé de choses et d'autres qui lui tenaient à cœur, la cité, l'avenir, la république, le droit chemin. Je l'écoutais en me balançant d'un pied sur l'autre. Il m'a regardé et il a dit : Tire-toi, va !

Dès que j'ai commencé à lire le journal de Rachel, je suis tombé malade. Tout s'est mis à brûler en moi. Je me tenais la tête pour l'empêcher d'éclater, j'avais envie de hurler. C'est pas possible, me disais-je à chaque page. Puis quand j'ai eu fini de lire, ça s'est calmé d'un coup. J'étais glacé de l'intérieur. Je n'avais qu'une envie : mourir. J'avais honte de vivre. Au bout d'une semaine, j'ai compris, son histoire est la mienne, la nôtre, c'est le passé de papa, il me fallait à mon tour le vivre, suivre le même chemin, me poser les mêmes questions et, là où mon père et Rachel ont échoué, tenter de survivre. Je sentais que c'était trop gros pour moi. J'ai senti aussi très fort, sans savoir pourquoi, que je devais le raconter au monde. Ce sont des histoires d'hier mais, en même temps, la vie c'est toujours pareil et donc ce drame unique peut se reproduire.

Avant de raconter, quelques informations sur nous. Rachel et moi sommes nés au bled, là-bas en Algérie, dans un douar du bout du monde, je ne sais où exactement. Il s'appelle Aïn Deb. Dans le temps, tonton Ali m'avait expliqué que ça voulait dire la Source de l'âne. Ça m'avait fait rire, j'imaginais un âne monter fièrement la garde devant son robinet en se frottant égoïstement la panse.
Nous sommes de mère algérienne et de père allemand, Aïcha et Hans Schiller. Rachel est arrivé en France en 1970, il avait sept ans. Avec ses prénoms Rachid et Helmut, on a fait Rachel, c'est resté. Moi, j'ai débarqué en 1985, j'avais huit ans. Avec mes prénoms Malek et Ulrich, on a fait Malrich, c'est resté aussi. Nous avons été hébergés par tonton Ali, un brave homme qui avait sept garçons et un cœur gros comme un camion. Chez lui, plus c'est chargé, mieux ça roule. Un natif du bled, copain de papa, un émigré de la première heure qui a pratiqué toutes les misères mais qui a réussi à se faire un nid pour ses vieux jours. Il va sur la fin, le pauvre, il n'a plus sa tête. C'est un chibani qui se meurt dans le silence. Je n'ai pas été un cadeau pour lui. Il ne s'est jamais plaint, il disait en souriant : Un jour, tu seras un homme. L'un après l'autre, ses garçons ont disparu, quatre sont morts, de maladie, d'accidents du travail, et les trois derniers sont dans la nature, un peu là, en Algérie, un peu ailleurs, dans le Golfe ou en Libye, à suivre des chantiers, à courir après la vie. On peut dire qu'ils sont perdus, ils ne viennent jamais, ils n'écrivent pas, ils ne téléphonent pas. Peut-être sont-ils morts aussi. Au final, tonton Ali n'a que moi. Je n'ai plus revu mon père. Je ne suis pas retourné en Algérie et lui n'est jamais venu en France. Il ne voulait pas qu'on rentre au bled, il disait : Plus tard, on verra. Notre mère est venue trois fois quinze jours qu'elle a passés à pleurer. On ne se comprenait pas, c'est bête, elle parlait berbère alors qu'on baragouinait un pauvre arabe des banlieues et un allemand de bricolage, elle en savait très peu et nous n'avions que de vieux restes décousus.
On se souriait en répétant Ya, ya, gut, labesse, azul, ça va, genau, cool, et toi. Rachel est parti une fois au pays, c'était pour me ramener en France. Le père n'est jamais sorti de son village. C'était bizarre mais les histoires de famille c'est toujours bizarre, on ne les connaît pas, donc on ne fait pas attention. Après le lycée, où il a fait allemand par esprit de famille et anglais parce qu'il le fallait, Rachel a rejoint une école d'ingénieurs à Nantes. Je n'ai pas eu cette chance, je n'ai pas été plus loin que le CM2. Ils m'ont collé une histoire sur le dos, le casse du placard du dirlo, et renvoyé de l'école. Je me suis fait ma route, la traîne, les petits stages, les petits boulots, la revente, la mosquée, le tribunal. Avec les copains, nous étions comme des poissons dans l'eau, on naviguait au gré des courants et des envies. Parfois on est attrapé mais le plus souvent relâché aussitôt. On en profitait avant l'âge légal de la taule. Je suis passé devant toutes les commissions et à la fin ils m'ont oublié. Je ne me plains pas, ce qui est arrivé est arrivé. C'est le destin, le mektoub comme disent les vieux Arabes du quartier. Entre copains, on se dit des choses comme ça : L'adversité est un bon maître, le danger fait l'homme, les couilles on se les fait à la force du poignet...

À vingt-cinq ans, Rachel a obtenu la nationalité française. Il a organisé une fête du tonnerre de Dieu. Ophélie et sa maman, une mordue du Front national, n'avaient plus de raison de retarder le mariage. Algérien et allemand, mais français quand même et ingénieur en plus, ont-elles dit à ceux qui voulaient savoir. Encore une fête. Il faut dire que Rachel et Ophélie, ça datait de l'enfance, la mère Wenda l'a assez pourchassé et a bien vu comment il grandissait dans le sérieux et la politesse. En plus, il était plus blond, avec des yeux bleus, que l'Ophélie qui était châtain, avec des yeux noirs. Le côté allemand de Rachel, dont il a hérité en entier de notre père, et le côté d'Ophélie ont fait le reste. Leur vie était du papier musique, il suffisait de tourner la manivelle. Parfois je les enviais et parfois j'avais envie de les tuer pour abréger leurs souffrances. Je les évitais pour garder de bonnes relations. Quand je passais chez eux, ils lorgnaient autour d'eux comme si une tornade approchait de leur nid. Ophélie me devançait partout où j'allais et repassait pour vérifier.

Après sa naturalisation, il m'a dit : Je vais m'occuper de la tienne, tu ne peux pas rester comme ça, un électron libre. J'ai haussé les épaules : M'en fous, fais comme tu veux. Il a fait. Un jour, il est passé à la cité, m'a fait signer des papiers et un an plus tard il est repassé pour me dire : Bienvenue parmi nous, ton décret est signé. Il m'a expliqué que son patron nous avait pistonnés en haut lieu. Il m'a invité dans un grand restaurant à Paris, du côté de Nation. Ce n'était pas pour fêter mes papiers, c'était pour me lire les devoirs qui vont avec. Alors, à peine le dessert avalé, je lui ai dit Tchao.

Je me suis arrangé avec M. Vincent, j'ai pris un mois de congés payés. C'était chic de sa part, je n'avais bossé que trois jours par-ci, cinq jours par-là et pas même fini la bagnole sur laquelle j'étais. Il m'a bien couvert auprès du social de la mairie qui raquait pour mon stage.
J'avais besoin d'être seul dans mon trou. J'avais atteint ce stade où on ne peut supporter le monde que si on se sépare de lui et qu'on se perde dans sa peine. J'ai lu et relu le journal de Rachel. C'était tellement colossal, tellement noir, que je n'en voyais pas le bout. Et tout à coup, moi qui avais horreur de ça, je me suis mis à écrire comme un dingue. Puis j'ai commencé à courir dans tous les sens. Ce que j'ai subi, je ne le souhaite à personne.