La mort en direct
Prix public   : 17,90 
14,95 €
Est-ce ainsi que les femmes meurent ?
Est-ce ainsi que les femmes meurent ?
Didier Decoin
Disponible
208 pages
Couverture souple
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Réf : 456456
Résumé
Catherine Kitty Genovese n'aurait pas dû sortir seule ce soir de mars 1964 du bar où elle travaillait, une nuit de grand froid, dans le quartier du Queens à New York. Sa mort a été signalée par un entrefilet dans le journal du lendemain : "Une habitante du quartier meurt poignardée devant chez elle."
On arrête peu de temps après Winston Moseley, monstre froid et père de famille. Rien de plus. Une fin anonyme pour cette jeune femme drôle et jolie d'à peine trente ans.
Mais savait-on que le martyre de Kitty Genovese a duré plus d'une demi-heure, et surtout, que trente-huit témoins, hommes et femmes, bien au chaud derrière leurs fenêtres, ont vu ou entendu la mise à mort ? Aucun n'est intervenu.
Qui est le plus coupable ? Le criminel ou l'indifférent ?
Le choix de Françoise Chandernagor
« Un soir, dans un quartier résidentiel de New York, la route de Kitty, une jeune serveuse de bar, croise celle de Winston, propriétaire d’une somptueuse voiture blanche... et tueur en série. Une histoire vraie qui commence comme un thriller mais qui a ébranlé la conscience de l’Amérique. Car pendant plus d’une demi-heure, dans la rue où il la poursuivit, Kitty va résister au tueur et appeler au secours. La Justice établira que trente-huit personnes ont assisté au meurtre. De derrière leurs fenêtres. Comme si elles regardaient un écran de télévision. Sans même appeler la police... Un récit haletant, bouleversant, et une réflexion sur l’irresponsabilité collective. »

Françoise Chandernagor
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Originaire de Boulogne-Billancourt, Didier Decoin est le fils du cinéaste Henry Decoin. Après des études secondaires au collège Ste-Croix de Neuilly, il entre comme journaliste à France-Soir, puis collabore au Figaro, à Europe 1 et participe à la création de V.S.D.
Parallèlement à son métier de journaliste, Didier Decoin entame une carrière de romancier. Il a vingt ans lorsqu'il publie son premier livre, Le Procès à l'amour. Celui-ci sera suivi d'une vingtaine de titres, dont John l'Enfer, pour lequel il reçoit en 1977 le prix Goncourt. Il est l'actuel Secrétaire général de l'Académie Goncourt.
Extrait

Ce fut [...]
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau.
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Louis ARAGON



Quelque part dans Harlem, odeur huileuse des buildings décatis, fragrance des cigares et des parfums au chypre, légumes écrasés sur la chaussée, linge aux balcons, culottes et soutiens-gorge aux bonnets impressionnants, le vent de l'East River plaque des journaux contre le fût des réverbères, contre les bornes d'incendie autour desquelles dansent des gamins débraillés, le soleil et l'eau relaient des arcs-en-ciel entre leurs têtes crépues. Un dépôt-vente de voitures d'occasion s'est installé là, à la place d'un ancien parking. Il a suffi d'accrocher une pancarte, Bolson & Garnett — Used Cars — All Models with Full Guarantee. Pour le reste, on n'a touché à rien, on a gardé les hauts grillages qui protègent des vandales, la cabine du gardien est devenue le bureau de vente, les projecteurs suspendus qui se balancent au vent du fleuve font miroiter les carrosseries tout en laissant dans l'ombre les châssis douteux, les pots d'échappement rafistolés, les pneus lisses.
À New York, les vendeurs de voitures d'occasion n'ont pas leur pareil pour jauger les gens. Jauger, pas juger. Un vendeur de voitures ne s'encombre pas de morale. C'est un expert. En moteurs, en carrosseries, en individus. Il se contente donc de coter la capacité financière du client. Dans les années 60, les premiers critères d'évaluation étaient la cravate, pas sa couleur mais la façon dont elle était nouée (le nœud majuscule, repu, suffisant, met le vendeur en confiance ; le nœud en virgule, maigre, étriqué, annonce des négociations âpres et longues pour un résultat le plus souvent incertain) ; la taille des ongles (l'usage d'une lime se voit tout de suite et présage une certaine aisance, un type fauché n'achète pas de limes, un coup de ciseau lui suffit pour rogner ses griffes) ; l'haleine qui ne doit pas sentir la bière (les vendeurs de voitures craignent plus que tout le picoleur dont l'intention n'a jamais été d'acheter une voiture, mais simplement de trouver une banquette arrière confortable pour y cuver sa cuite), ni l'acétone (signe de mauvaise digestion, donc d'alimentation mal gérée, donc de budget à hauts et à bas), ni la banane (une haleine bananée est souvent signe de tristesse, voire de dépression, ça ne s'explique pas mais c'est ainsi).
Horace Garnett savait que, dans le domaine de la voiture d'occasion, on voyait de tout. Depuis le nabab qui s'entichait d'un ancien modèle parce qu'il lui rappelait la grosse Bel Air familiale (le syndrome Rosebud) jusqu'au pauvre type qui venait deux fois par jour constater l'avancement de sa déchéance en se mirant dans les pare-chocs obus, les ailesgigantsques et la quantité phénoménale de chromes d'une Cadillac hors d'âge.

Le Noir qui tournait autour de la Corvair n'était ni un nabab ni un paumé.
Environ un mètre soixante-quinze, le front assez grand mais fuyant, les pommettes marquées, un regard d'enfant étonné, les coins de la bouche un peu tombants - par lassitude plutôt que par dédain, pensa Horace -, il se pouvait qu'il fût le client idéal, le type qui sait exactement ce qu'il veut, qui vient de le trouver et qui est prêt à donner tout ce qu'on lui demandera pour partir avec.
— Cette voiture, dit Horace, regardez-la bien : c'est une bête ramassée sur elle-même, un lion prêt à bondir.
Il exagérait un peu, la Corvair avait autant l'air d'une grenouille aplatie que d'un félin en chasse, mais Horace partait du principe qu'un Afro-Américain serait sensible à ce rappel du monde de la savane et des grands fauves - ses racines et sa culture à défaut d'être sa fierté.
— C'est sa couleur qui m'intéresse, dit le Noir.
— D'accord. La couleur. Bien sûr, c'est important. Vous l'auriez peut-être préférée bleue ? Ou rouge ? Il y a possibilité de la faire repeindre. Je peux vous donner l'adresse d'un atelier avec lequel nous travaillons.
— Elle me plaît comme ça. Blanche.
Une voiture basse et blanche, d'une blancheur cristalline, une pétillante blancheur de sorbet pour se confondre avec la neige. Le camouflage parfait. Il y a beaucoup de jours de neige, l'hiver à New York. Chaque année soixante jours, des jours de vingt-quatre heures, ce qui fait soixante jours et soixante nuits. Ajoutons les jours de gelée qui empêchent ou du moins ralentissent la fonte, et on arrive comme ça à une moyenne de trois mois blancs.
Trois mois où, à partir d'une certaine heure, les passants se font rares ; où les rues sont désertes – jamais tout à fait désertes, bien sûr, mais dès que New York est sous la neige, les gens ne font plus attention à vous, ils sont trop attentifs à regarder où ils mettent les pieds.
Malgré leurs pneus spéciaux, les Dodge du NYPD¹ n'échappent pas aux glissades, aux tête-à-queue, les chiens policiers ont la truffe anesthésiée, le froid racornit les odeurs, les fripe, les vide de leur substance ; et surtout, pendant ces trois mois, les nuits sont les plus longues de l'année.
Avec cette voiture blanche, s'il parvenait à en financer l'achat, le Noir bénéficierait chaque année de quatre-vingt-dix nuits pendant lesquelles il pourrait tuer des femmes.
Presque sans risques puisque sa voiture serait quasiment invisible. Et les nuits sans neige, il serait encore gagnant grâce à la vitesse de la Covair et au silence de son moteur 6 cylindres à plat. L'invisibilité et la rapidité n'étaient pas seulement un atout appréciable pour échapper à la police, ils l'étaient aussi pour approcher ses proies.



Les castors avaient été les premiers à fréquenter Jamaica Avenue, ou du moins son futur tracé, son sillon avant qu'elle ne devienne une des principales artères de Queens. Frétillant parmi les lourdes voitures américaines, la minuscule Fiat rouge de Catherine Susan Genovese, dite Kitty, avait précisément l'air d'un de ces castors nageant au milieu des troncs d'arbres. D'autant que son avertisseur enroué imitait à s'y méprendre le cri plaintif du petit animal.
En même temps que les rongeurs s'était installée une tribu d'Algonquins, les Indiens Yamecahs (d'où venait le nom de Jamaica), chasseurs de castors. Bientôt suivis par des colons anglais et quelques égarés français, tous avides de faire commerce des peaux et de l'huile des castors.
En 1880, Jamaica était devenue la vraie rue d'une vraie ville. Elle s'était dotée d'un tramway, de sept boulangers, trois médecins, deux policiers, et de vingt et une baraques qui vendaient de l'alcool. La rue avait continué à s'élargir, elle avait acquis le statut d'avenue, avec un terre-plein central et des grappes de feux de signalisation, avec aussi des accidents plus fréquents, plus graves, ce qui avait contribué à multiplier le nombre de flics, de médecins et de funérariums. Les familles endeuillées appréciant l'alcool pour anesthésier leur chagrin, le nombre des magasins de spiritueux avait alors sensiblement augmenté, et la délinquance avec eux.
Puis, peu ou prou à l'époque où l'Amérique avait élu Kennedy, un processus de désertification économique, d'autant plus difficile à enrayer qu'il était inexplicable, avait commencé à ronger Jamaica. Les chaînes de magasins, de restaurants, de cinémas, avaient fermé ou émigré les unes après les autres. Avec ses vitrines badigeonnées au blanc d'Espagne, l'avenue s'était alors donné des allures de ville givrée, figée comme après le passage d'un blizzard.
Les boutiques vides avaient tout de même fini par trouver des repreneurs en la personne d'importateurs de vêtements bariolés conçus pour séduire une clientèle majoritairement hispano et noire. Entre Sutphin Boulevard et la 169e Rue, de graciles petites vendeuses indo-pakistanaises ou portoricaines effacèrent le blanc d'Espagne, les vitrines retrouvèrent leur transparence, et les couleurs violentes des jupes et des chemisiers à volants se reflétèrent sur les mares qui, après chaque averse, remplissaient les fondrières de la chaussée et les crevasses des trottoirs.
Somewhere over the rainbow, troubles mel like lemon drops², chantait à tue-tête Catherine Kitty Genovese en zigzaguant sur l'avenue. Elle dirigeait son volant d'une main, tandis que de l'autre elle maintenait à portée de sa langue mince et rose un « chapeau mexicain », cornet en forme de large sombrero renversé dont l'intérieur était rempli de crème glacée italienne. Tandis qu'elle était à bord de sa voiture rouge, Kitty affichait volontiers ses racines italiennes. Elle n'avait pas choisi une Fiat par hasard. Mais elle redevenait pleinement américaine dès qu'elle en descendait pour poser le pied sur le macadam new-yorkais.

Kitty Genovese aurait pu diriger un de ces magasins de vêtements qui faisaient maintenant la réputation de toute une portion de Jamaica. Elle en avait largement les capacités. Sortie en toge et bonnet carré de la Prospect Heights High School de Brooklyn, elle possédait un goût très sûr en matière d'habillement. En tout cas pour elle-même, elle savait d'emblée ce qui lui irait, c'était souvent une petite robe de rien du tout, une banalité monochrome que les autres filles ne repéraient même pas, mais dont Kitty voyait tout de suite comment en faire quelque chose d'original en la rehaussant d'un accessoire un peu chic - foulard élégant, ceinture amusante, jolies ballerines.
Aux fringues, elle avait préféré un bar de nuit. Elle n'en était pas propriétaire, juste manager. Elle travaillait jusqu'à deux ou trois heures du matin, dormait jusqu'à onze heures ou midi, après quoi elle avait pour elle la longue plage d'un après-midi dans la lumière dorée de l'été, ou sous le ciel ventre de loup d'un hiver de neige.

Dans sa traversée de Hollis, un des secteurs les plus peuplés du comté de Queens, à une vingtaine de kilomètres de Manhattan, Jamaica Avenue était bordée d'immeubles bas, rabougris et plutôt délabrés, qui, en plus des boutiques de nippes, abritaient des chapelles se réclamant d'Églises improbables dont beaucoup finissaient par faire faillite comme n'importe quelle petite entreprise mal gérée, des ateliers où l'on réparait tout et n'importe quoi, des échoppes de restauration rapide. Ça sentait le caoutchouc, le beignet frit, la vapeur des pressings.
Le bar où officiait Kitty Genovese se fondait dans ce paysage terne. Sous l'enseigne - sorte de boîte que des néons éclairaient de l'intérieur -, sa porte étroite donnait sur une pièce étriquée. L'Ev's Eleventh Hour Club, dont on mettait presque plus de temps à dire le nom qu'à traverser la salle, était une tanière d'habitués, un de ces bars de voisinage dont la clientèle se recrutait parmi la population des deux ou trois blocks les plus proches.
Les gens venaient moins pour boire que pour Kitty. Peut-être parce que celle-ci n'avait ni la physionomie ni les manières d'une tenancière de bar. Brune et rieuse, le nez un peu marqué, les pommettes très dessinées, le menton en angle et de jolies quenottes blanches et pointues, Kitty Genovese avait le visage bien ciselé d'un origami particulièrement harmonieux. Elle se mouvait avec une souplesse de fleur ou de sirène, elle était pleine de lumière, les habitués du Ev's Eleventh Hour Club disaient qu'elle brillait dans la nuit comme une luciole.
Aînée des cinq enfants d'une famille italo-américaine de la middle class, elle avait vécu à Brooklyn jusqu'à ce que ses parents, dont la situation économique s'était progressivement détériorée, eussent décidé de se replier sur New Canaan, dans le Connecticut. Une ville tranquille et riche - moins de deux et demi pour cent de ses habitants vivaient sous le seuil de pauvreté -, qui méritait bien son nom inspiré de celui de la Terre promise, et où Kitty allait passer le week-end aussi souvent qu'elle le pouvait.
Elle avait été une des meilleures étudiantes en histoire de la Prospect Heights High School, et elle en avait gardé une grande curiosité pour les mécanismes du monde qui l'entourait. À la fin du déjeuner dominical, lorsque sa mère déposait sur la table la pastiera farcie de ricotta et de fruits confits, Kitty se lançait dans d'interminables discussions politiques avec son père. Même s'il n'était pas de son avis, Vincent Genovese l'écoutait avec respect, il la questionnait, et il hochait doucement la tête tandis qu'elle lui répondait. Kitty et son père avaient une passion l'un pour l'autre. La jeune fille mettait de l'argent de côté dans l'espoir d'ouvrir avec lui un restaurant italien à New Canaan.

Quand elle avait pris les rênes du Ev's Eleventh, la clientèle consommait principalement de la bière et du whisky. Des boissons de saloon ne nécessitant pas les talents d'une barmaid, et que Victor Horan, le serveur, suffisait à préparer. Mais Kitty avait lu des articles de mixologie, et s'était lancée dans la confection de cocktails bariolés, aussi amusants à regarder que délicieux à siroter.
Elle maniait le shaker et la cuiller à mélange au rythme des musiques latinos dont elle gavait le tourne-disque du Ev's Eleventh. Elle n'avait pas la sensualité parfois un peu lourde des Italiennes, ses mollets fermes et nerveux étaient plutôt ceux d'une jeune danseuse de flamenco.
Quand il faisait trop chaud, elle demandait à Victor d'aller entrouvrir légèrement la porte. Tard dans la nuit, l'avenue était vide. Deux ou trois soirs de suite, pourtant, Kitty avait vu dans l'entrebâillement une Corvair blanche roulant à toute petite vistesse. Elle s'atait dit que c'était le genre de voiture qu'il lui faudrait pour ses allées et venues entre le Queens et New Canaan.


1. New York Police Department, la police new-yorkaise.
2. « Quelque part de l'autre côté de l'arc-en-ciel, les soucis fondent comme du sorbet au citron... » (Extrait de la chanson du filin Le Magicien d'Oz).