500 pages de pur bonheur
Le destin miraculeux d'Edgar Mint
Le destin miraculeux d'Edgar Mint
Brady Udall
Epuisé
560 pages
Couverture souple
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Réf : 445709
Le choix d'Anna Gavalda
« Faites confiance au titre. Tout est là, tout est dit : un miracle. Edgar Mint a sept ans quand l’histoire commence, il vit dans une réserve apache et la jeep du facteur vient de lui rouler sur la tête ; il est laissé pour mort. Il en a vingt quand elle se termine et il... (Non, je ne peux rien dire, cela gâcherait votre plaisir...) Entre-temps, il aura tout vécu, tout subi, tout souffert, tout appris, tout aimé, tout perdu, tout retrouvé, tout encaissé et tout magnifié. Un très long chemin pour ce jeune héros, mais un immense plaisir de lecture pour vous. Vous allez dévorer ce roman en moins de deux et à la fin, vous verrez, vous... (Non ! J’ai dit que je ne disais rien !) Bref, 500 pages de pur bonheur. Veinards, va... »

Anna Gavalda
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Philippe Labro
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Le 03 décembre 2009
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Un livre généreux que vous n'oublierez pas
Comparé à un Dickens des années 2000, au meilleur de John Irving ou de Ken Kesey, le roman de Brady Udall illustre à coup de phrases percutantes d'humour et de cruauté, l'extraordinaire résilience d'un enfant fracturé face à la réalité du monde. La tête pleine de fantômes, Edgar Mint passe de mains en mains et transforme tous ceux qui l'approchent. Un livre généreux que vous n'oublierez pas, une histoire qui file comme une ambulance déglinguée sous un ciel d'azur où tournent des vautours.
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Originaire d'Arizona, Brady Udall, trente ans, enseigne la littérature dans une université du Middle West. Il est considéré comme l'un des jeunes écrivains américains les plus originaux et les plus prometteurs.
Son premier livre, Lâchons les chiens, un recueil de nouvelles, a été salué par une presse unanime tant aux États-Unis qu'en France.
Extrait
LE FACTEUR

Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais : j'avais sept ans quand le facteur m'a roulé sur la tête. Aucun événement n'aura été plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse, mon cerveau malade et ma foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d'une manière ou d'une autre, découle de cet instant où, un matin d'été, la roue arrière gauche de la jeep de la poste a écrasé ma tête d'enfant contre le gravier brûlant de la réserve apache de San Carlos.
C'était par une journée typique de juillet. À peine dix heures, déjà plus de 37°, et le monde baignait dans une lumière blanche aveuglante. Notre maison était particulièrement vulnérable à la chaleur, car, à l'inverse des autres logements sociaux qui bordaient la route, elle était recouverte de toile goudronnée — le revêtement extérieur n'avait jamais été posé — et il n'y avait ni arbres ni buissons pour faire de l'ombre. Dans le jardin de devant se dressait, squelette calciné, un vieux peuplier frappé par la foudre qui n'offrait pratiquement pas d'ombre jusqu'à ce que ma mère ait pris l'habitude d'accrocher des boîtes de bière aux branches noircies à l'aide de fil de pêche. Les centaines de canettes, auxquelles une bonne douzaine venait chaque jour s'ajouter, tintaient doucement quand la brise se levait, mais elles ne contribuaient guère à donner de la fraîcheur à la maison.
Lorsque le facteur s'arrêta ce jour-là devant chez nous, ma mère, installée dans la cuisine aussi sombre qu'une grotte, expédiait son petit déjeuner (quatre boîtes de Pabst Blue Ribbon accompagnées d'un demi-bac de glaçons) cependant que grand-mère Paule, vêtue de sa jupe traditionnelle et de son sweat-shirt Mickey, broyait des glands sous la pergola tout en réussissant à ne pas transpirer. Moi, j'étais dehors à traîner au milieu des hautes herbes sur le bas-côté de la route ou peut-être à semer la panique dans une fourmilière — à la vérité, peu importe où j'étais et ce que je faisais.
Ce qui compte, c'est que le facteur, un petit gringalet dont les cheveux roux luisants de transpiration évoquaient la chair d'une citrouille, descendit de voiture pour aller dire un mot à ma mère. Ce qui compte aussi, c'est que pendant ce temps-là, quelque chose — Dieu seul sait quoi — me poussa à me glisser en dessous. Peut-être mon attention avait-elle été attirée par une page de catalogue ou un enjoliveur abandonné là, à moins que le rectangle d'ombre pourpre sous la jeep m'ait semblé constituer un bon endroit où m'abriter de la chaleur. Je dois pourtant m'interroger : peut-on imaginer que le petit Edgar de sept ans affligé d'une mère constamment soûle et déprimée et d'un père disparu dans la nature, sans oublier une folle de sorcière pour grand-mère, ait songé au suicide ? Peut-on imaginer qu'Edgar, sept ans et fatigué de tout, après avoir posé sa tête devant la roue, se soit contenté d'attendre ?
Vu le peu que je sais de ma vie jusqu'à ce jour-là, ce n'est pas une hypothèse à écarter. Malgré une enfance loin d'être idéale, je pense que malheureusement — un petit regret parmi tant d'autres — des pans entiers de l'existence de ce garçon me resteront à jamais inconnus. Je n'ai de lui que des souvenirs fragmentaires, fuyants. Je suppose que cela ne dérangerait pas la plupart des gens — de toute façon, qui se rappelle ce qu'on était à sept ans ? — mais pour moi, obsédé comme je le suis par le passé, par les faits, par l'histoire sur une toute petite échelle ; obsédé non seulement par les pourquoi mais aussi par les simples qui, quoi et où, c'est une absence agaçante, à l'exemple du vide laissé par une dent arrachée. J'en sais davantage sur des inconnus que sur le petit Edgar de sept ans. J'ignorerai toujours quelle était sa pub télé préférée, où il cachait les babioles qu'il ramassait et ce qu'il craignait le plus quand il devait se rendre aux cabinets en plein milieu de la nuit. Je ne saurai jamais pourquoi il avait rampé sous cette voiture.
Par contre, je sais ce qui est arrivé quand le petit gringalet de facteur s'est remis au volant, a desserré le frein à main et accéléré. Lorsqu'il sentit une résistance – peut-être crut-il qu'il s'agissait d'une bosse ou d'une pierre –, il appuya plus fort sur la pédale. L'arrière de la jeep se souleva brusquement avant de retomber, et le moteur cala. Le facteur descendit voir et, quand il aperçut mon corps frêle gisant sous le pare-chocs, mon visage écrasé sur le gravier et le sang qui suintait déjà parmi les éclats de pierres noires comme s'il sourdait de quelque profonde source souterraine, il poussa un tel cri que les chiens du voisinage, pour la plupart des espèces de renégats pelés pourtant habitués aux vociférations et aux querelles d'ivrognes, se mirent à hurler de terreur.
Seuls quelques curieux sortirent de chez eux, se protégeant les yeux du soleil. Grand-mère Paule prit tout son temps pour contourner la pile de bois et s'avancer sur la route : quelqu'un était mort ou agonisant, restait à savoir qui. Voyant un petit groupe composé de cinq ou six personnes, ainsi que deux ou trois autres qui approchaient, elle en conclut que ce devait être assez grave pour que les gens quittent ainsi l'abri de leurs maisons par une journée comme celle-ci. Jusqu'à deux gros corbeaux grassement nourris par les cadavres trouvés au bord de la route qui s'étaient perchés dans l'arbre-à-bière pour observer le spectacle.
« C'te putain de facteur qu'a écrasé un môme », lança à la cantonade le grand Emerson Tuskogie, aspirant à la paille les dernières gouttes de son Coca. Emerson Tuskogie était connu sur la réserve pour tenir le gouvernement responsable de tout.
Le temps que grand-mère Paule arrive sur les lieux, dix ou douze badauds entouraient le facteur qui, sanglotant, m'avait retourné sur le dos et, après avoir enlevé sa chemise, me l'avait enroulée autour de la tête pour tenter d'empêcher le sang de s'écouler par mes oreilles.
Quand il constata que sa mince chemise fournie par l'administration n'y suffirait pas, il ôta son pantalon — tâche rendue plutôt difficile tant ses mains tremblaient — qu'il pressa contre mon crâne comme s'il espérait endiguer ainsi le flot et le maintenir à l'intérieur de ses barrières naturelles. Tout le monde avait le regard fixé sur ses cheveux de feu et sa peau couleur mayonnaise qui paraissait luire et dégager un éclat blanchâtre.
« Une ambulance ? ! » cria-t-il, jetant des coups d'œil affolés autour de lui.
Le vieux Oonie Neal avait déjà envoyé son petit-fils appeler la police tribale, mais personne ne se donnait la peine de prononcer un mot.
Le facteur colla son oreille contre ma poitrine, n'entendit rien, puis il examina mes yeux devenus rouges comme ceux d'un démon à cause des capillaires qui avaient éclaté sous la pression. Il leva la tête vers le soleil, comme pour y trouver une réponse, mais il parut encore plus désorienté. Finalement, sans lâcher ma tête enveloppée d'étoffes, il posa sa bouche sur la mienne et m'insuffla de l'air, alors que mon appareil respiratoire n'avait strictement rien. Le problème, c'était ma tête.
« L'ambulance arrive », annonça quelqu'un, mais le facteur continua à me souffler dedans de toutes ses forces. Un bouillonnement de sang remonta dans ma gorge, empêchant l'air de pénétrer dans mes poumons.
Emerson Tuskogie tapa poliment sur l'épaule du facteur à moitié nu et dit : « Le gosse est mort. »
Tout le monde semblait d'accord avec lui sur ce point, y compris grand-mère Paule. Lorsqu'on a roulé sur la tête d'un enfant avec la jeep de la poste, on ne compte tout de même pas le ranimer par un peu de respiration artificielle.
Les corbeaux contemplaient la scène et paraissaient chuchoter entre eux, le soleil brûlait, et le pauvre facteur ne pouvait plus rien faire sinon rester agenouillé sur les pierres pointues à l'ombre morcelée de l'arbre-à-bière, presque nu, tremblant, le visage mouillé de larmes et de morve, les lèvres soulignées de mon sang, serrant ses vêtements autour de ma tête dans l'attente que l'ambulance arrive et m'emporte.



LE RODÉO

Je ne reproche pas à ma mère de ne pas être sortie de la maison ce jour-là. Dès qu'elle entendit le hurlement du facteur, elle eut la certitude, tout comme grand-mère Paule, qu'il venait de se passer quelque chose de terrible, et elle préféra ne pas savoir. Elle resta assise sur sa chaise à la table de la cuisine, sans bouger, sans même allonger les jambes, jusque tard dans la nuit quand il n'y eut plus personne pour lui apporter de bières. D'après le peu que je sais d'elle, ma mère était plutôt du genre à pratiquer la politique de l'autruche. Elle demeurait toujours à l'écart, s'efforçant de se protéger. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle buvait tant — à condition d'en boire assez, la bière parvient à protéger de presque tout.
Avant d'être enceinte de moi, elle n'avait jamais bu une goutte d'alcool. Le père, le frère et les deux fils de grand-mère Paule étaient tous morts d'une manière ou d'une autre des suites de l'alcool, et elle avait interdit à Gloria, le dernier enfant qui lui restait, d'y toucher. Ma mère lui avait obéi sans broncher jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Il avait fallu qu'elle soit enceinte de moi pour qu'elle devienne une ivrogne invétérée.
« C'était une brave petite, disait grand-mère Paule. Et puis elle a rencontré ce Blanc. »
Le Blanc en question était mon père, Arnold Kessler Mint. Il aspirait à devenir cow-boy et, comme de juste, il fit la connaissance de ma mère à un rodéo. Bien qu'il désirât de toute son âme dompter un jour des chevaux sauvages, il n'était là qu'en tant que spectateur, tandis que ma mère vendait de la barbe à papa dans les gradins. C'était dans le nord, à Holbrook, Arizona, ville où ma mère passait l'été chez sa cousine Lily, cherchant à échapper à grand-mère Paule et à la poussière aride de San Carlos tout en espérant dans le même temps gagner un peu d'argent. Âgée de dix-huit ans, elle n'était sans doute pas équipée pour résister à quelqu'un d'aussi beau, d'aussi charmeur et d'aussi idiot qu'Arnold Kessler Mint.
Dès qu'Arnold vit ma mère, son premier geste fut de lui acheter toute la barbe à papa contenue dans son plateau. Il avait travaillé deux mois sur un ranch où l'on élevait des moutons, à Luna, Nouveau-Mexique. Son portefeuille était donc bien garni, et il se laissait pousser une respectable moustache. Il tendit à ma mère un billet de dix dollars, prit toute la barbe à papa et la pressa contre sa poitrine. Après avoir regardé autour de lui, hésitant sur la conduite à tenir, il finit par en extirper une petite quantité de la masse logée entre ses bras, un long filament qui lui colla au menton et le fit ressembler à Oncle Sam sur l'affiche invitant les jeunes à s'engager dans l'armée, puis il s'écria : « Waouh ! j'adore la barbe à papa ! » C'était sa manière à lui de tenter d'impressionner ma mère. Celle-ci lui rendit la monnaie, puis retourna s'approvisionner en barbe à papa qu'elle alla vendre de l'autre côté des gradins, le plus loin possible d'Arnold, mais dès qu'il l'aperçut, ce dernier agita son argent en l'air comme un mouchoir.
Arnold Mint faisait de son mieux pour ressembler à l'image du cow-boy fort en gueule et individualiste qu'il avait toujours rêvé d'être. Originaire de Lebanon, Connecticut, une région où l'on ne voyait des cow-boys qu'au cinéma, il était arrivé dans l'Ouest deux ans auparavant, se figurant qu'il lui suffirait d'endosser la tenue adéquate pour devenir en un clin d'œil un cow-boy insouciant qui parcourt les plaines en sifflotant — il avait lu des bandes dessinées et tous les romans de Zane Grey sur lesquels il avait pu mettre la main, s'était inscrit au fan club de John Wayne, regardait tous les westerns diffusés à la télé, et il se croyait déjà prêt à conduire le bétail. Seulement, rien n'avait marché comme il l'avait escompté. Ses dix-huit premiers mois en Arizona, il les passa à nettoyer les toilettes et à trimballer des carcasses de chevaux destinées à une usine d'aliments pour chiens. En effet, on ne pouvait pas dire que les propriétaires de ranchs se bousculaient pour embaucher un type de l'Est affublé d'un pantalon en velours côtelé et d'un drôle d'accent. Finalement, deux mois avant de faire la connaissance de ma mère, Arnold, malgré son pantalon en velours côtelé, dénicha un travail de tondeur chez un éleveur de moutons ; réduit à cette triste extrémité, et son boulot terminé, il assistait au Rodéo de Navajo County, plutôt content de lui, de l'argent plein les poches (il avait déjà consacré treize dollars à l'achat d'un Stetson gris souris), des vues sur ma mère et les bras chargés de barbe à papa.
Si Arnold avait été un vrai cow-boy, il n'aurait pas insisté avec ma mère. Chez les cow-boys — les Blancs, en tout cas —, on demeurait entre soi. Les filles d'origine latino-américaine ou asiatique, ça allait à la rigueur pour une nuit, mais les Indiennes, ou les Grosses Rouges comme les appelaient la plupart des cow-boys, c'était pratiquement exclu. À en croire les rumeurs qui couraient dans les bars, les Indiennes possédaient le malin pouvoir de tomber enceinte à tous les coups, préservatif ou pas, et c'était ce petit tour de sorcellerie qui, plus que tout le reste, incitait les cow-boys à s'en tenir à l'écart, du moins en termes de relations amoureuses.