L'homme sans visage qui perdit son âme
Nez-de-cuir
Nez-de-cuir
Gentilhomme d'amour
Jean de la Varende
Disponible
288 pages
Couverture cartonnée
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Réf : 425018
Résumé
Gentilhomme d'amour, Roger de Tainchebraye fait battre le cœur des femmes. Paysannes, belles bourgeoises ou nobles dames, toutes se pressent pour conquérir la légende : un regard de braise, une belle allure, tels sont ses atouts... sans oublier un masque de cuir pour recouvrir son visage meurtri par les sabres des Cosaques.
Mais derrière cette séduction acharnée se cache une quête bien plus profonde et sensible : celle d'un homme qui cherche à se rassurer et à être aimé malgré sa laideur dissimulée.
Seule une femme résiste à celui que l'on surnomme Nez-de-Cuir : Judith de Rieusses. Il en tombe alors follement amoureux, au point d'y perdre son âme...
Le choix de Gilles Lapouge
« Le comte Roger de Tinchebraye fut un homme superbe mais il n’a plus de figure. Il l’a perdue à la guerre, en 1814. Quand il revient dans son château de Normandie, sa tête massacrée est sous un masque. Devenu Nez-de-Cuir, il convoite les femmes, et les femmes lui cèdent. Ce visage absent les fascine. Insatiable, le comte les plie à son désir. Seule, la blonde Judith se refuse. Nez-de-Cuir la veut. Il arrache son masque et le récit devient fou. Publié en 1937, ce violent roman fut célèbre. Je l’ai relu. Il est magnifique. »

Gilles Lapouge
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Orphelin de père, Jean de La Varende est né en 1887 à Chamblac en Normandie. Élevé à l'écart du monde par sa mère et ses grands-parents, il fera ses études à l'École des Beaux-Arts de Rennes. Il ne commence à écrire qu'à partir de 1930, et connaît le succès dès la publication de son premier livre, Le Pays d'Ouche 1740-1933. Il publiera plus d'une centaine d'ouvrages romans, nouvelles, études historiques, tous marqués par ses convictions de catholique royaliste.
Il est mort en 1959 à Paris.
Extrait
Pour que ces choses qui ont fait trembler mon enfance et frémir ma jeunesse, avec moi, bientôt, ne meurent.
L. V. 1930-1936.


PREMIÈRE PARTIE

I

COMME une marée qui monte, lisse mais oblique, l'immense plateau d'Ouche exhausse lentement sa nappe vers le Sud, jusqu'au déferlement. Alors, d'un seul coup, il s'écroule dans le Perche en cascades de collines, en remous de gorges et de failles, tout chargé d'eau fuyante, d'étangs, de sources vives.
Le château de Tainchebraye borde la route qui délimite les deux contrées. Il y surveille des lointains infinis ; la maison s'est maintenue identique à elle-même comme le paysage, mais, aussi durable que les horizons, demeure le souvenir de l'homme qui l'anima.
Défunt-Nez-de-Cuir survit dans la mémoire des humbles comme un grand trouble historique. Il y a trente ans nulle histoire paysanne de force, de guerre ou d'amour, ne se passait de lui, de sa forme vigoureuse et mutilée.
Quant aux gentilshommes ?... le fantôme masqué du Comte de Tainchebraye les poursuit encore, les poursuivra toujours... et pour cause !
La Normandie tout entière s'en occupa, se pencha sur ce phénomène perpétuellement renaissant et qui gardait son mystère. Barbey d'Aurevilly, qui le connut, en prit peut-être son modèle de la Croix-Jugan, mais il est bien curieux de voir la transformation que lui fit subir un esprit romantique. Approcher de Tainchebraye rend la Croix-Jugan vide et presque irréel et Tainchebraye plus tragique encore de rester si vivant. Ici plus de type livresque, net et comprimé comme une ombre chinoise, avec de l'encre en place de sang, mais un homme qui crève toutes les littératures et court effervescent, en riant, en aimant, en pleurant, en saignant.

Sur l'enfance de Jacques de Galart, ce personnage fut dressé malgré la brouille des deux familles, pourtant si proches parentes. La sœur de Roger de Tainchebraye, son aînée de vingt-deux ans, avait épousé un Galart et, quand elle eut des enfants, ils furent les camarades de son frère. Le jeune oncle disputait ses jouets à sa nièce qui plus tard, devenue la fameuse Comtesse de Bernberg¹, consomma la rupture.
Ah non ! Tainchebraye ne fut jamais un enfant-de-vieux, comme disent les paysans, si cela comporte langueur et timidité. Pour le cavalier, décider et agir furent immédiats et du même mouvement : il était né dans la soixantaine de son père (que les chouans nommaient Cadet-la-Pipe) mais n'eut rien du tard-venu.
La brouille qui sépara les Bernberg des Tainchebraye est typique ; elle montre bien l'élément paysan qui subsistait en eux malgré toute gentilhommerie : un entêtement incroyable. La vaniteuse Comtesse de Bernberg voulait rajeunir son château, si noble et si simple, cependant. Elle gardait encore le bon goût, au milieu de son vandalisme, d'aimer les tuiles qui font partie du paysage normand. Or Roger, lui, vantait l'ardoise.
Était-il trop bouillant pour supporter la contradiction, trop généreux pour admettre l'économie et trop gai pour ne pas apprécier la farce ?... Quand Mme de Bernberg fit son séjour annuel et pompeux en Hollande, où elle allait poser ses ischions pointus sur son cher tabouret de duchesse, Tainchebraye arriva avec des couvreurs, fit habiller d'ardoise les combles de sa nièce (et quels combles !) puis, ayant réglé tous les mémoires, il annonça belle surprise !
À son retour, au lieu des douces tuiles, sanguines et chenues, la comtesse vit luire ses toits comme des glaciers bleus !
Mme de Bernberg écrivit à Roger qu'elle ne le recevrait jamais plus sous ce toit-là.
— Je regrette... répondit le cavalier, en tout cas, vos hôtes me béniront de pouvoir laisser leurs parapluies à la porte de la salle à manger.
Ils se revirent souvent dans les châteaux amis, se saluèrent toujours, ne se parlèrent jamais. Et pourtant !... et pourtant, comme les Bernberg et les Galart en sentirent de regret ! ils ne purent détacher leur esprit, si ce n'est leur cœur, de cet homme singulier. Oui ! à l'autre extrémité du pays d'Ouche, au Nord, la Comtesse, guindée dans sa tenue raide et ses attitudes sociales, semblait bien une personnification de son sol, l'emblème de ses mélancolies et de sa sécheresse, mais la statue inquiète se tournait toujours vers le Sud, vers sa flamme, pour en subir les éclats et les reflets, pour s'y réchauffer de loin. Mme de Bernberg garda toutes les lettres où il était question du transfuge, et ses mains tremblaient en tenant ces plis qui disaient tant de folies, d'exploits, de méfaits tendres, de générosités royales.
Il se pourrait donc que l'homme au masque eût été le seul trouble de ce cœur frigide, son seul amour, son unique point de contact avec la vie, la vie vraie et nue, à elle, toujours soucieuse de paraître et qui, malgré tout, fut une grande dame d'avoir pendant quatre-vingts ans, à chaque minute, voulu l'être.
Dans ses suprêmes heures, ses yeux d'aveugle, ses paupières sanglantes, laissèrent couler des larmes au nom de Tainchebraye. Son fidèle ami, le baron de Vieilles, eut soudain la notion que la curiosité n'avait pas été l'instigatrice unique de tant de questions, de tant de sollicitudes indignées... Tainchebraye, l'énigmatique don Juan, avait-il trouvé là, sans la connaître, sa plus difficile victoire ?... « Il faudra se réconcilier avec eux... ! » furent presque les derniers mots de Mme de Bernberg ; elle ne voulait pas emporter sa fâcherie dans la tombe, l'entraîner dans l'éternité. Son héritier, un Galart jeune, n'avait rien prononcé ni maudit et saurait profiter de l'incomparable trésor qu'était cet endroit-là, cette Terre-Promise, dont la nostalgie joignait si souvent les mains de la Comtesse et soulevait toujours sa poitrine sans seins.

Son ombre attendit près de cent ans. La réconciliation des familles fut bien tardive, mais les Galart se sentirent infiniment plus proches de la manière Tainchebraye que de l'apparat et de la vanité qu'ils héritaient des Bernberg. L'homme au masque devint un de leurs héros domestiques, une expression de leur génie familial. Ils y pensèrent souvent et fortement. Tainchebraye fut ajouté à leurs cérémonies culturelles, trouva sa place dans leurs prières du soir (grâce à une femme de la famille, un coup de dévotion leur était tombé dessus) ; l'on entendait les petites bouches enfantines supplier le Seigneur qu'il apportât la paix, le bonheur des élus « et aussi à notre oncle Tainchebraye ». Jacques de Galart pensait bien qu'on ne mettait pas le terrible oncle en traînard mais pour que, terminant l'oraison, « il restât dans l'oreille de Dieu ».
Aussi, avec quel émoi ce cadet Galart, devenu jeune homme, put-il suivre le Cavalier sans visage jusqu'à son beau repaire, parvenir à ces lieux dotés de son secret, toucher ces objets, inestimables d'avoir connu ses contacts. Il vit le lit d'acajou où le jouteur dormait si peu mais d'un tel sommeil ! il s'accouda à cette fenêtre d'où l'homme masqué contemplait vingt lieues d'horizon, ces prés, ces châteaux, ces métairies, ces chaumières, ces forêts, ces collines : son royaume.


II

Frotté était mort, fusillé à Verneuil malgré la parole donnée par Hédouville, le général bleu. Napoléon régna et l'état de choses semblait durable. La gloire et la guerre ! dont Bellone rougeoyait !...
Que faire des beaux jeunes gentilshommes puisqu'il n'y avait plus de chouans ? L'Empereur ne dut pas longtemps insister ; beaucoup partirent avec les levées et la conscription, surtout pendant la Campagne de France. Au combat, les royalistes dont la plupart avaient été soigneusement placés dans les régiments de cavalerie, les royalistes ne surent plus rien si ce n'est qu'on allait charger... et comment ils le firent ? laissez parler cosaques et kaiserlicks !

Tainchebraye tomba en Champagne entre son frère de lait et son piqueur. Ce dernier n'avait rien, rien qu'une estafilade qui de ses deux grosses lèvres en faisait quatre ! Revint au soir, enragé et pleurant, pour retrouver le corps de son jeune maître (vingt ans !). Il fouilla les morts à coups de bottes et le reconnut à sa ceinture... Ah... bon Dieu ! la tête n'était que bouillie sanglante, et, sur le corps déshabillé par le sabre, rien que du sang, toujours, et des lambeaux mous. Le piqueur colla son oreille sur la plaie du cœur et l'entendit battre. Il alla chercher des gars de chez eux qui volèrent une gribane et y mirent le pauvre corps en envoyant bouler les infirmiers. Mort ou non, on verrait plus tard ! Leur angoisse et leur fidélité touchèrent un major qui, à tous ces éclopés, signa un permis d'évacuation. Ils s'en furent alors vers l'Ouest avec le mourant. Grâce à l'or de la ceinture, Jeannet le piqueur loua une berline et des chevaux pour descendre le moribond, ou le cadavre, vers sa terre.
Ils achetèrent à Beauvais un cercueil qu'ils ficelèrent sur le toit de la voiture, un cercueil avec châsse de plomb. Si M. de Tainchebraye mourait en route, le premier couvreur venu vous le souderait là-dedans et on mènerait le Comte, quand même, jusqu'à son solage.

Extraordinaire cortège ! de bancroches, de bancals, mutilés, vineux de sang, qui gémissaient au long des chemins, se succédaient sur le siège, s'asseyaient même sur le cercueil, mais laissaient le Maître tout seul sur les coussins... cortège de Marlborough mort dessiné par Raffet !... Évitèrent Paris où il y avait des histoires, biaisèrent par Gisors et Pacy-sur-Eure, dans chaque ville tirant des larmes... entre-temps ils s'approchaient de la vitre avec une angoisse qui les pâlissait encore : « Il vit toujours... » Se trompèrent de chemin en voulant couper après Pacy et se trouvèrent devant Grossœuvres où le père Vitermont sortit, lui-même, pour leur bailler du vin. Quand le vieux marquis eut vu dans un tel état le camarade du fils que lui-même venait de perdre, il éclata de sanglots : « Il est mort ! » cria-t-il.
« Non ! » répondit Roger. Et ce fut son premier mot.
Non ! et, par malheur, il vivait, il revivait ! et la douleur avec ! Cela commença par des grondements, des murmures ; puis des plaintes. De grandes lamentations rauques sortirent de la voiture, régulières... incessantes... La loqueteuse escorte, dents serrées, dos tendu, ployait sous le désespoir et la fatigue suprême. À un moment ces cris furent si terribles, dans le soleil, parmi les moissons pures, qu'on s'arrêta : quelqu'un dit tout haut : « Faut l'achever et nous avec ! » et l'on entendit Tainchebraye hurler : « Oui ! » Ce fut sa seconde parole.
Mais Jeannet qui conduisait, debout sur son siège, lança des malédictions de ses quatre lèvres, et rétablit l'ordre en fouaillant : « On vous laissera à Nonancourt, not' Mait'... » comme Tainchebraye voulait mourir « Not' Mait', ce sera là fini de vous soigner. J'en prends l'engagement et le serment ! »
Le blessé ne se révolta plus.


1. Voir Pays d'Ouche, récits, 1740-1933.