De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts
Prix public   : 20,00 
16,50 €
Obscura
Obscura
Régis Descott
Disponible
420 pages
Couverture souple
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Réf : 420134
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Une fresque policière, autour d'un des tableaux les plus scandaleux de l'histoire. Mais surtout un formidable roman à climat qui nous plonge au cœur du XIXe siècle, des sommets de la société à ses bas-fonds, de l'exubérance de la nuit à la sérénité d'un atelier de peinture, des balbutiements de la médecine légale aux vertiges de la clinique du Dr Blanche, génial aliéniste et grand amateur de peinture.
Car ne faut-il pas avoir perdu la raison pour considérer la mort comme une œuvre d'art ?
Résumé
10 avril 1885. Dans une bastide d'Aix-en-Provence, la gendarmerie découvre une reconstitution macabre du Déjeuner sur l'herbe, le célèbre tableau de Manet, réalisée avec des cadavres. À Paris, le jeune Dr Corbel lutte chaque jour contre la syphilis et les maladies pulmonaires au chevet des laissés-pour-compte. Mais son destin va basculer avec l'apparition dans son cabinet de l'envoûtante Obscura, échappée de l'enfer des maisons closes, qu'un client avait fait poser quelques mois plus tôt telle Olympia, autre sulfureuse œuvre de Manet...
Le choix de Tatiana de Rosnay
« Paris, 1880. Plusieurs jeunes femmes au physique similaire disparaissent ou sont assassinées. L'enquête piétine. Un jeune médecin, Jean Corbel, fils d’un marchand de couleurs, est confronté à de macabres mises en scène inspirées d'un célèbre tableau de Manet, Le déjeuner sur l'herbe. Qui est ce tueur en série obsédé par la création artistique ? Régis Descott réussit une ambiance à la Zola mâtinée d'un suspense haletant qui ravira autant les fans de polar que les amateurs d'art. Et, bien sûr, tous les amoureux de Paris.  »

Tatiana de Rosnay
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Né à Paris en 1966, Régis Descott a été journaliste pendant plusieurs années avant de publier un premier roman, en 1998, L'Empire des illusions. Pour Pavillon 38, actuellement en cours d'addaptation cinématographique, il a mené une enquête approfondie à l'U.M.D Henri-Colin à Villejuif, là où crime et folie se rejoignent.
Il vit actuellement entre Paris et le Vaucluse.
Extrait

1

D'égal embonpoint, la cheville épaisse et le mollet fort, les deux femmes roulaient sous leurs pieds de petits cailloux arrêtés par la poussière. Le pas alerte et l'œil vif, l'aînée tenait de la main droite une clef aussi lourde qu'un marteau, l'autre portait un couffin à l'anse d'osier glissée sur son bras gauche. Le soleil dardait une lumière blanche qui brûlait la vue. À intervalles réguliers elles passaient sous de grands pins dont l'ombre, l'espace de quelques pas, les abritait de la fournaise. La chaleur printanière exacerbait les odeurs et favorisait l'apparition des premières cigales au chant encore timide. À ce rythme, la nature allait vite se retrouver desséchée.
La maison n'était plus loin. Elles venaient d'en apercevoir le toit de tuiles roses et les volets du second entre les arbres à deux cents mètres en contrebas. Par moments, une pomme de pin que l'on avait négligé de ramasser pour le feu craquait sous leurs pieds. À ce bruit s'ajoutait désormais celui de la fontaine, mince filet d'eau au bruissement aussi lénifiant qu'une berceuse, mélopée discrète, hésitante et continue, paraissant se taire à chaque instant.
— Ah ! ces mouches ! Qu'est-ce que ça va être cet été, maugréa la mère tandis que sa fille battait l'air du bras droit pour écarter les indésirables.
Sur la terrasse, un nuage bourdonnant de gros insectes au vol nerveux couvrait le murmure de l'eau. Le couffin calé sur la hanche, Lucie se dirigea vers la fontaine et, penchée au-dessus de l'onde, entrouvrit les lèvres sur le filet. Un instant elle s'abandonna à cette fraîcheur puis, s'essuyant le menton du revers de la main, se tourna vers la façade au crépi lépreux. Un souffle d'air imprimait un léger balancement à la chaînette de la cloche, dont l'éventuel cliquetis était lui aussi couvert par le bourdonnement des mouches.
Elle n'avait jamais aimé cet endroit. Grande demeure habitée cinq mois sur douze par des notables de Marseille. À l'approche de l'été, ils y prenaient leurs quartiers, se protégeant de la canicule sous les platanes et les cèdres bleus, ou derrière l'épaisseur des murs. Chaque année à la même époque il fallait remettre la maison en état, la préparer pour l'arrivée des propriétaires : ouvrir les volets et les fenêtres en grand pour faire circuler l'air et chasser l'odeur de renfermé, battre les tapis dehors, libérer chaque fauteuil de son drap protecteur, laver les carreaux, faire les lits, passer la serpillière, traquer les toiles d'araignées. Mais tous ces efforts, et même l'installation des martres, ne parvenaient à supprimer cette impression d'abandon. Comme si la maison livrée à elle-même pendant sept mois de l'année ne pouvait se départir de cette atmosphère de sépulcre. À moins que ce ne fût aussi dû à ces gens trop sérieux qu'elle n'avait jamais entendus rire. À peine un fredonnement timide un jour, tandis qu'elle épluchait des légumes dans la cuisine ; mais si fugace qu'elle avait cru avoir rêvé.
Déjà petite, lorsqu'elle accompagnait sa mère, elle n'aimait pas ça. L'obscurité régnant dans ces vastes pièces et la température de plusieurs degrés inférieure à celle de l'extérieur lui donnaient l'impression de pénétrer dans un tombeau. Quinze ans après, l'endroit produisait sur elle le même rejet, mais la présence de son enfant serré contre son flanc la rassurait. Comme si le petit Rémi, du haut de ses six mois, possédait à lui seul le pouvoir de chasser les mauvais esprits.
Enclenchée dans la serrure, la grosse clef provoqua un grincement de ressort rouillé suivi de deux claquements secs. D'un geste ferme, la mère ouvrit la porte sans provoquer le moindre gémissement. Au moins ses gonds étaient-ils bien huilés. Un quadrilatère de lumière révéla un carrelage de tommettes couleur brique ternie. Les premières empreintes de pas rendirent au sol son aspect propre et luisant.
Son couffin toujours sous le bras, Lucie plissa les paupières pour s'habituer à la pénombre. Un mouvement contre son oreille droite la fit sursauter : les mouches profitaient de l'ouverture pour s'engouffrer dans la maison.
— Mon Dieu quelle odeur ! s'exclama Aimée dans son phrasé chantant de Provençale. Vé Lucie, va ouvrir les fenêtres dans le salon, qu'on respire. Je sais pas où elle se cache, mais va falloir la trouver, cette charogne. Sinon ils vont mourir empoisonnés, les Autran !
Lucie posa le couffin sur une chaise dans le vestibule, effleura le nez de son enfant qui lui rendit un sourire, et se dirigea vers le grand salon. Que les Autran meurent d'empoisonnement était le cadet de ses soucis.
La lumière filtrée par les persiennes suffisait à peine à se repérer. L'odeur était insoutenable. Il lui semblait entendre d'autres mouches, une rumeur, un vrombissement continu, mais trop occupée à se retenir de vomir elle n'y prêta pas attention. Affolée elle courut vers la première fenêtre, tourna la crémone et fit claquer les volets contre le mur extérieur. La vue du jardin en terrasses et l'air du dehors lui firent du bien. Le regard perdu dans les collines, elle reprit son souffle et ses esprits. Avec la porte d'entrée laissée ouverte, elle était dans un courant d'air caressant auquel elle se livra quelques secondes les yeux fermés. Dans son dos elle entendait sa mère qui s'affairait déjà dans la cuisine, et toujours les mouches. Elle fronça les sourcils. Il lui fallait ouvrir les autres fenêtres, et pour cela affronter l'odeur pestilentielle. Une dernière fois elle inspira l'air de l'extérieur.
Lorsqu'elle se retourna, elle ne comprit d'abord pas ce qu'elle vit, puis son menton se mit à trembler et, avant de s'effondrer, elle traversa la pièce et le vestibule comme une balle en poussant un hurlement de terreur.
Sur la terrasse elle se précipita vers la fontaine. Les mains en appui sur la vasque rongée de mousse elle y plongea son visage pour laver cette vision dans une eau lustrale. Mais ces yeux, ces yeux immenses ne la quittaient pas, ce regard continuait de la fixer. Un regard comme elle n'en avait jamais vu auparavant, un regard en provenance de l'Enfer. Quand elle sentit des bras la ceinturer, elle sursauta, sa mère l'avait rejointe, aussi affolée qu'elle. Serrées l'une contre l'autre, les deux femmes tentaient de se rassurer mutuellement, lorsque soudain Lucie eut un sursaut.
— Rémi !
Tremblant comme une feuille elle pénétra dans le vestibule et, avec un regard craintif pour la double-porte du salon, s'approcha du couffin. Congestionné, le nourrisson hurlait. Sa propre terreur l'avait empêchée de l'entendre. Lui aussi a dû sentir ce qui se passe, se dit-elle en l'empoignant pour l'arracher à cette horreur. À moins que ce ne soit la faim : elle ne l'avait pas allaité depuis la matinée.



2

Les ombres du feu bondissaient sur les murs. Étranger à ce spectacle, Jean Corbel regardait la pluie frapper le carreau, puis dégouliner sur la surface lisse en gouttes de mercure. Hydrargyrum, argent liquide. Pourquoi cette analogie ? Venait-elle de la haute dose qu'il avait dû administrer à sa patiente reçue dans son cabinet le matin même ?
Pourtant le traitement n'avait pu empêcher l'éclosion de cette gomme perforante qui lui rongeait le nez : d'ici quelques semaines, les croûtes allaient tomber laissant un trou béant au milieu du visage, sans compter les dommages irréversibles que cet antiparasitaire occasionnerait dans son cerveau, son foie ou ses reins. Encore une malheureuse victime de la syphilis pour qui la médecine était impuissante. En près de quatre cents ans on n'avait pas encore trouvé de remède... Les premières manifestations répertoriées dataient en effet du retour de Naples de Charles VIII, après la bataille de Fornoue, en 1495. D'où son appellation de mal de Naples. Mal que les Conquistadors de Colomb auraient rapporté d'Amérique dans leurs bagages avec l'or tant convoité, cet autre poison.
Jean fut parcouru d'un frisson contre lequel le feu ne pouvait rien. À quoi servaient ces connaissances livresques quand, à une femme qui d'ici quelques jours n'aurait plus visage humain, il ne pouvait prescrire qu'une poignée de pilules de Sédillot ? Autant dire un emplâtre sur une jambe de bois. Ce n'était pas pour hanter les bibliothèques qu'il avait entrepris ses études de médecine. Il en attendait d'autres bénéfices et non ce sentiment d'impuissance qui le submergeait face à un malade condamné.
Il se retourna. Dans la cheminée le feu achevait de se consumer. Il attrapa deux bûchettes, les cala du pied au fond de l'âtre. Les flammes éclairèrent d'une lueur rougeâtre et capricieuse les traités de médecine alignés sur les rayonnages. Ces livres dont il se repaissait comme d'autres avalaient des romans-feuilletons.
Ainsi Sibylle, qui jamais ne manquait un numéro du Gil Blas où paraissait Germinal, le nouveau roman d'Émile Zola. Elle ne cessait de lui rebattre les oreilles avec cette histoire de soulèvement ouvrier dans le bassin houiller du nord de la France inspiré par le conflit social d'Anzin qui avait eu lieu l'année précédente. Fidèle à lui-même, il ne s'était penché que sur les passages où le romancier décrivait les maladies des mineurs ce qui lui avait permis de vérifier le sérieux de sa documentation.
Son verre avait laissé une auréole vineuse sur la couverture de la Revue photographique des hôpitaux de Paris. Inutile d'essayer de l'effacer. Il se resservit avant de rejoindre Sibylle.
Après quatre années de vie commune, il était toujours séduit par son côté naturel et primesautier. Tout à l'heure encore, elle s'était moquée de sa propension à discourir comme un professeur. Son ton docte dont elle riait ne l'avait pas encore étouffée, son contact n'avait pas eu raison de sa dérision. C'est vrai, fier de son diplôme, il avait tendance à considérer ses connaissances comme le meilleur rempart contre la maladie, alors sans doute en faisait-il trop état. Mais de quelle autre arme disposait-il ?
Il porta son verre à ses lèvres. Il lui ferait bien l'amour ce soir. Irait-il la réveiller ? C'était risqué. Dans ces cas-là, jalouse de son sommeil, elle le recevait le plus souvent à coups de pied, et lui n'avait plus qu'à se retourner en attendant des jours meilleurs.