Interview de Kitty Sewell
par Iris Graedler
Votre dernier roman, L’Héritage du sang, est un suspense psychologique à plusieurs niveaux. Comment vous en est venue l’idée ?
Il y a quelques années, alors que j’exerçais en tant que psychothérapeute, j’ai reçu une patiente qui ressemblait étrangement à ma sœur. Ma sœur vivait à cette époque une période difficile. Nous habitions dans des pays différents et n’avions pas beaucoup de contact. Mes réactions vis-à-vis de cette patiente m’ont beaucoup perturbée et je me suis sentie coupable de mon manque de soutien envers ma sœur. Ensuite, pendant que j’écrivais
L’Héritage du sang, ma sœur est décédée. Sur son lit de mort, elle a déclaré qu’elle n’avait aucune famille, ainsi, nous n’avons rien su de son état avant qu’il ne soit trop tard. Cette terrible accusation a ajouté un élément poignant et angoissant à la signification de ce roman.
Vous nous offrez, à travers ce roman, un panel très intéressant de personnages forts. Lequel est votre préféré ? Avec lequel d’entre eux vous êtes-vous le plus identifiée ?
Sans aucune hésitation avec Madeleine, le personnage principal. Pendant l’écriture du roman, je suis devenue elle. Mais une partie de moi-même s’est aussi identifiée à Rachel. Comme je l’ai déjà dit, je voyais ma sœur en elle. Rachel n’est pas toujours un personnage très appréciable, mais je pense que le lecteur aura quand même de la sympathie pour elle, pour sa façon d’être, et elle se rachète par sa volonté de tout sacrifier pour son enfant.
Madeleine est psychothérapeute. Votre propre expérience professionnelle comme thérapeute vous a-t-elle influencée pour la création de ce personnage ?
En partie, seulement. Son métier sert plus d’outil au développement de l’histoire. Evidemment, il m’était facile d’écrire au sujet de ses aptitudes professionnelles, ayant connu cela moi-même. Le caractère profond de Madeleine ne la destinait pas à être psy.
Vous avez autrefois habité dans le grand Nord canadien, un paysage glacé dans lequel vous avez situé votre premier roman, Fleur de glace. Votre travail est-il – consciemment ou inconsciemment – influencé par vos expériences personnelles ?
Tout à fait !
Fleur de glace est né d’une expérience que nous avons vécue mon mari et moi : un matin, nous avons reçu une lettre d’une jeune fille disant qu’elle était sa fille. En fait, cet évènement dramatique a agi comme un déclencheur pour moi, c’est ainsi que j’ai commencé à écrire. Et l’écriture a changé ma vie. Les autres écrivains ne seront peut-être pas d’accord mais je suis convaincue qu’on écrit avec plus de sentiments et plus de convictions lorsqu’on écrit sur des choses qui nous sont chères. Ma chance (et ma malchance), c’est d’avoir une famille complexe grâce à laquelle, en fait, j’ai matière à de nombreux romans ! De plus, le fait d’avoir vécu dans plusieurs pays me permet de décrire les décors de mes livres avec justesse et sensibilité.
En plus d’écrire, vous peignez et vous sculptez. De quelle manière ces différents moyens d’expression artistiques s’influencent-ils les uns les autres ?
Ce n’est pas tant qu’ils s’influencent. Je dirais plutôt qu’ils s’informent. Je nourris mon écriture de beaucoup d’éléments de la sculpture. L’art que je préfère est la sculpture et de la même manière que je taille une pierre pour lui donner une forme, je cisèle mes personnages et mon histoire lorsque j’écris. Je peux écrire simultanément des scènes au début et à la fin du roman, tourner l’histoire pour qu’elle prenne forme, et voir ainsi tous les angles. L’écriture pour moi n’est pas un processus linéaire.
Madeleine est la fille d’un artiste célèbre et est elle-même peintre, connue pour son travail à la fois original et perturbant sur les fourmis. D’où vous est venue l’idée de cet intérêt particulier chez votre personnage ?
Je suis moi-même passionnée de myrmécologie, je l’ai toujours été. J’adore observer les fourmis vaquer à leurs occupations. J’ai des fourmis dans ma cuisine et j’interdis à quiconque de les asperger d’insecticide parce que ces bons petits soldats sont les rois du ménage : il n’y a jamais une miette sur mon plan de travail ! Bon, chacun ces petites manies, pas vrai ?
Quelles recherches avez-vous menées sur les fourmis parasol ?
Tout ce qu’il y a à savoir se trouve sur internet ! J’ai découvert des fans de myrmécologie à travers le monde entier ! Du coup, Madeleine, avec son amour des fourmis, n’est pas si bizarre qu’elle y paraît.
Que symbolisent les fourmis dans votre roman ?
S’il y a un symbole, je pense que c’est la continuité de l’existence. Le monde de Madeleine a été complètement chamboulé et c’est dans la compagnie de ces petites créatures prévisibles peuplant la terre depuis des millions d’années qu’elle trouve du réconfort. Elles sont si parfaites et si constantes qu’elles n’ont pas besoin d’évoluer. Même enfant, c’est cet élément de régularité et d’exactitude qu’elle recherchait chez les fourmis, pour se protéger du chaos de son existence.
Les symboles en général sont-ils un élément important de votre processus d’écriture ?
Lorsque j’étais étudiante en psychologie, j’ai lu avec avidité l’œuvre de C.G. Jung. En écriture, je crois qu’il est plus intéressant de laisser la symbolique s’installer de manière instinctive.
Edmund Furie, le tueur psychotique, à qui Madeleine rend visite une fois par semaine en prison, n’est pas sans rappeler le célèbre personnage d’Hannibal Lecter, monstre par excellence, créé par Thomas Harris. Vouliez-vous que le lecteur pense à Anthony Hopkins et Jodie Foster dans Le Silence des agneaux ? Si oui, pourquoi un tel parallèle ?
Peut-être qu’inconsciemment, j’ai été influencée par
Le silence des agneaux, qui est un film excellent. Mais consciemment, je n’ai pas du tout pensé au film. J’ai été guidée par mon travail avec les Samaritains dont une partie des activités consistent à rendre visite aux prisonniers.
Rosario, la mère de Madeleine, agit-elle comme un double d’Edmund ?
En fin de compte, Rosario et Edmund ont beaucoup en commun. L’un est schizophrène, l’autre psychotique. Il existe des différences drastiques entre ces deux états mais chacun comprend une propension à l’extrême et une violence calculatrice. Il fallait à Madeleine ces deux opposés. Inconsciemment, elle espère qu’ils serviront d’exutoire à sa propre disposition à la violence… et avec raison.
Qu’est-ce qui vous a fasciné dans le culte vaudou et les pratiques de Rosario, la prétendue santera ?
J’ignorais tout de la Santeria quand j’ai commencé la rédaction de ce roman. Puis je me suis rendue pour une longue période à Key West pour mes recherches (c’était aussi de très agréables vacances) et j’ai découvert ce culte afro-cubain fascinant. La Santeria, bien que surtout pratiquée à Cuba, l’est aussi beaucoup en Floride, et dès que j’ai commencé à discuter avec les gens de ce sujet et à lire des ouvrages sur le sujet, j’ai été captivée. Il fallait que je mêle des éléments de santeria à mon roman,
L’Héritage du sang.
Croyez-vous à la sorcellerie et aux pouvoirs magiques des shamans ou des santeras ? Et pensez-vous que ces pouvoirs se transmettent comme vous le dites dans L’Héritage du sang ?
J’ai toujours été intéressée par l’ésotérisme. Disons simplement que je garde un esprit ouvert sur ces sujets.
Rachel, le second personnage principal, est très différente de Madeleine. Vous a-t-il été difficile de vous glisser dans la peau d’un personnage dont le caractère, le langage, les émotions sont influencés par un monde de drogues, de violence et de prostitution ?
Non… j’ai trouvé facile d’être Rachel, ce qui est assez inquiétant. Je suppose que j’ai une imagination débordante.
Quelles recherches avez-vous menées concernant la vie des jeunes prostituées ?
Pendant un temps, j’ai travaillé dans un quartier défavorisé du Sud du Pays de Galles et j’ai rencontré plusieurs jeunes prostituées. Leurs médecins me les envoyaient et ainsi, elles n’avaient pas besoin de payer leurs séances de thérapie. J’ai appris énormément sur la vraie vie grâce à ces jeunes filles, ainsi que grâce à d’autres personnes dans des situations misérables. Pour commencer, j’ai appris à me rendre compte de la vie merveilleuse que je menais.
Aviez-vous l’intention de faire une critique sociale et de mettre en lumière le trafic sexuel des européennes de l’Est qui sont envoyées en Occident pour ensuite être brisées, violées et battues ?
Ce n’était pas mon intention, mais les jeunes femmes, et jeunes filles, piégées par l’esclavage sexuel est l’un des problèmes qui me préoccupent (pas seulement en Europe mais dans le monde entier), et il a ainsi trouvé sa place dans le roman. Je ne m’habituerai jamais au fait que ceci se passe juste sous nos yeux. La souffrance engendrée est incommensurable.
Dans L’Héritage du sang, tout comme dans Fleur de glace, un enfant est au cœur du conflit, ce qui entraîne un retournement dramatique – un enfant en danger, né sous une mauvaise étoile ou dont l’existence est inconnu de l’un des parents. Les problèmes familiaux sont-ils ce qui vous intéresse le plus dans votre travail ?
Aucun doute que les liens familiaux complexes reviennent souvent dans mes romans. Avec ma propre famille et mes expériences professionnelles, c’est ce qui m’intéresse le plus. Mais je m’efforce de les combiner à des paysages exotiques et des intrigues intéressantes.
Votre but est-il de délivrer un message à vos lecteurs ou de les divertir ?
Je suis relativement nouvelle en tant qu’écrivain, et je ne peux pas prétendre transmettre un quelconque message philosophique. Peut-être n’ai-je pas ce genre de talent. Pour l’instant, il est déjà assez éprouvant de produire une « bonne lecture ». Cependant, j’espère que les lecteurs apprendront quelque chose sur certains aspects de la vie ou du monde. Dans
L’Héritage du sang, par exemple, ils peuvent en apprendre un peu sur la psychothérapie, les fourmis, l’art, la Santeria, le trafic et l’esclavages des européennes. Ou comment survivre à un ouragan.
Le fait d’avoir très jeune vécu dans différents pays a-t-il aiguisé votre esprit créatif ?
Probablement, mais j’ai une grande imagination et je crois avoir hérité de je ne sais où un important gène créatif. J’ai toujours peint, sculpté, fait de la musique, du jardinage, fabriqué des vêtements et même des chaussures. J’ai dessiné les plans et construit trois maisons et je viens de découvrir l’écriture. Ce qui concerne la partie gauche du cerveau, comme tenter de comprendre le fonctionnement de mon ordinateur, me laisse de marbre.
Une devise concernant la vie ?
Se rappeler que, en tant qu’individus, nous sommes comme les fourmis : minuscules, insignifiants et avec une courte espérance de vie. C’est pour cela que nous nous devons de faire de notre mieux, et vivre à fond. En un battement de paupières, tout peut être fini.