L'énigme du clos Mazarin
L'énigme du clos Mazarin
Jean d'Aillon
Disponible
464 pages
Couverture cartonnée
Réf : 237721
Résumé
Mais qui ose défier Mazarin en imitant sa signature au bas de fausses lettres de provision ? Pour démasquer les coupables, le Cardinal furieux envoie à Aix-en-Provence trois émissaires habiles. Entre magistrats et truands ce sera une lutte à mort. 
Pourquoi on l'a choisi
Un policier historique mené grand train ! L'on y retrouve avec délices Louis de Fronsac, l'homme aux rubans noirs, ami de Blaise Pascal et détective très perspicace. Avec lui, nous plongeons dans une affaire criminelle savamment construite, au cœur d'une ville d'Aix dangereuse et sale, remplie d'immondices et d'infâmes comploteurs.
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Gabriel Chevallier
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Né le 16 avril 1948, Jean d'Aillon est docteur d'État en sciences économiques. Il mène une carrière universitaire en tant qu'enseignant en histoire économique et en macroéconomie. Puis, il travaille dans l'administration des finances et au sein de la Commission européenne. Il démissionne de l’administration des finances en 2007. Il écrit depuis plusieurs années des romans policiers autour de l'Histoire de France, d'abord auto-édités puis repris par la collection de poche du Masque : Labyrinthe.
    Série Louis Fronsac
    L'énigme du clos Mazarin, 1997
    Le dernier secret de Richelieu, 1998
    Le mystère de la Chambre bleue, 1999
    La conjuration des Importants, 2000
    L'enlèvement de Louis XIV, précédé de Le Disparu des chartreux, 2001

    Les aventures du brigand Trois-Sueurs
    L'obscure mort des ducs, 2002
    La devineresse, 2005
    Le captif au masque de fer et autres enquêtes du brigand Trois-Sueurs, 2007

    Série Lucius Gallus
    Attentat à Aquae Sextiae, 2000
    Le complot des Sarmates et La Tarasque

    Autres
    Marius Granet et le trésor du Palais Comtal, 1999
    L’archiprêtre et la Cité des Tours, 2001
    Nostradamus et le Dragon de Raphael, 2002
    Le duc d’Otrante et les compagnons du soleil, 2003
    Juliette et les Cézanne, 2005
Jean d'Aillon vit à Aix-en-Provence, théâtre de plusieurs de ses romans.

Visitez le blog de Jean d'Aillon.
Extrait
JANVIER 1646

Le cardinal Jules Mazarin, Premier ministre de France, avait reposé la plume d'oie qu'il tenait à la main. Il hésitait toujours.
Il ferma les yeux un instant, s'accordant encore un peu de réflexion, puis, finalement, il se décida. Rageusement, il reprit la plume, la trempa dans l'encrier et signa toutes les lettres patentes. Après quoi, il plaça les documents dans le dossier qui devait être transmis à la régente et au jeune roi.
Ces lettres patentes devaient autoriser messire Michel Mazarin, archevêque d'Aix, et frère du ministre, à faire enclore dans la ville d'Aix le faubourg Saint-Jean ainsi que les jardins et les prés de l'archevêché. Le roi donnait en sus à l'archevêque les vieilles murailles, tours, fossés, places et lices intérieures et extérieures. C'était un cadeau royal.


DÉCEMBRE 1646

Michel Mazarin vendit, ce mois-là, pour quarante-cinq mille livres, tous ses droits sur le clos Mazarin à un affairiste italien, Michel d'Elbène de Ponssevère, qui, par un acte du même jour, reconnut n'être qu'un prête-nom. Le véritable acheteur était Jean-Henri d'Hervart, seigneur d'Hevinquem.



1

Soirée du mardi 16 avril 1647


La soirée était déjà bien avancée chez la marquise de Rambouillet. Louis Fronsac, chevalier de Saint-Michel, et depuis peu marquis de Vivonne, contait une nouvelle fois au marquis de Montauzier, l'époux de Julie d'Angennes — la fille de la marquise de Rambouillet —, comment il avait perdu, trois ans auparavant et bien malgré lui, la démonstration de la conjecture de Diophante que lui avait remise Pierre de Fermat pour son ami Blaise Pascal1.
Les réceptions dans la Chambre Bleue de l'hôtel de Rambouillet se faisaient de plus en plus rares depuis la mort du marquis de Pisany à la bataille de Nördlingen, deux ans plus tôt. Le marquis était le fils unique et adoré de la marquise de Rambouillet. Petit homme bossu et contrefait, il était le courage même sur les champs de bataille et le duc d'Enghien — pardon, le nouveau prince de Condé ! — n'avait jamais eu à ses côtés de gentilhomme plus courageux et plus fidèle. En outre, ces qualités se complétaient d'une bonté et d'une générosité sans limites. Depuis deux ans, Louis Fronsac pleurait toujours cet ami cher qu'il avait considéré comme un frère.
Louis était accompagné de sa charmante épouse, Julie de Vivonne, la nièce de la marquise de Rambouillet. Julie était justement en grande conversation avec sa cousine, l'altière Julie d'Angennes, la princesse Julie comme l'avait surnommée le poète Vincent Voiture. Après dix années d'hésitation, la princesse Julie avait enfin épousé le marquis de Montauzier.
Non loin des deux jeunes femmes, un peu à l'écart, babillaient trois autres amies : Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville et sœur du prince de Condé, que l'on considérait comme la plus délicieuse femme de la Cour, la spirituelle Isabelle-Angélique de Montmorency, à présent duchesse de Châtillon2, et enfin Marguerite de Rohan, la fille du défunt duc Henri, l'ancien capitaine des protestants à La Rochelle et à Alais.
Les trois jeunes femmes portaient des robes de soie ou de satin brodées d'or dont la moindre coûtait cinq cents livres. Aucune n'était maquillée, suivant en cela la mode qu'avait lancée la régente : la suppression de tout artifice sur le visage. Elles ne parlaient évidemment que de l'affaire qui défrayait la Cour depuis deux ans : l'irruption inattendue d'un héritier mâle dans la maison des Rohan, un frère inconnu — bâtard peut-être — de Marguerite, arrivé depuis peu de Hollande et présenté par sa mère comme un enfant légitime. Le Parlement, par une décision des trois chambres réunies, avait pourtant interdit à l'adolescent, nommé Tancrède, qu'il utilise le nom, les armes et les titres de sa prétendue famille, mais avec la possibilité, à sa majorité, c'est-à-dire dans un an, de faire à nouveau valoir ses droits.
Marguerite, petite-fille du duc de Sully et héritière fortunée, avait en effet épousé deux ans auparavant le cadet de famille Chabot de Sainte-Aulaye, dont la seule richesse était l'amitié du prince de Condé. Mais c'était un capital sans prix depuis que le cousin du roi avait promis au jeune marié de lui obtenir le titre de duc de Rohan puisque la vieille famille ducale n'avait pas d'héritier mâle. L'arrivée de Tancrède de Rohan avait mis à mal cette belle construction et Marguerite de Sainte-Aulaye risquait fort de ne jamais devenir duchesse de Rohan si son frère était finalement reconnu comme héritier mâle par le Parlement.
Par chance pour elle et son époux, Louis de Bourbon avait détruit la seule preuve de la véritable naissance de Tancrède. Une preuve que lui avait remise Louis Fronsac3 quelques mois plus tôt.
À quelques pas de Marguerite, Louis Fronsac, justement, subissait une nouvelle fois les foudres de son ami le jeune marquis de Montauzier, gouverneur d'Alsace, brillant scientifique et contradicteur acharné — Molière devait en faire son modèle pour le misanthrope Alceste —, au sujet de la perte du précieux document que lui avait remis Pierre de Fermat.
— Chevalier ! bouillonnait-il en serrant les poings. Que ne suis-je allé à Toulouse avec vous ! Quelle perte pour nous autres mathématiciens ! Et vous me dites que M. de Fermat n'est toujours pas parvenu à refaire sa démonstration ?
Le ton était plus qu'irrité, rageur même.
— Hélas ! non, marquis, répondit Fronsac en tentant de le calmer. M. de Fermat m'a encore écrit récemment mais, vous savez, le document faisait plus de deux cents pages et sa tâche de magistrat est très prenante. Il lui faudra recommencer car...
— Fronsac ! Venez donc plutôt nous rejoindre pour nous parler de vos affaires...
Louis n'avait pas besoin de se retourner pour savoir qui était celui qui venait de l'interrompre aussi grossièrement. Il le fit cependant pour opiner. Louis de Bourbon, nouveau prince de Condé — son père venait de mourir quatre mois auparavant — et actuel général de l'armée du Nord, avait fait quelques pas vers lui et le considérait avec un sourire moqueur.
Sans attendre une réponse qu'il jugeait inutile, le cousin du roi s'éloigna, sans saluer Montauzier, pour retourner vers ses amis.
C'étaient bien là les manières offensantes du prince qui s'attachait à fâcher les gens. Arrogant, brutal et immoral, Mgr de Condé se considérait au-dessus des hommes et même de Dieu. Génie militaire et remarquable érudit — il parlait et écrivait le latin comme César — il était certes admiré, mais l'aversion qu'on avait pour lui était à peine inférieure à la crainte qu'il provoquait.
Louis devait obéir. Qui aurait d'ailleurs tenté de contrarier Louis de Bourbon ? Pourtant, si Fronsac se soumettait ainsi, ce n'était pas vraiment parce qu'il craignait le prince — après tout, il se savait protégé par le Premier ministre, Mgr Mazarin, qui justement aimait à se jouer de Condé ; non, il obéissait surtout parce que s'il connaissait les défauts de Louis de Bourbon, il en appréciait aussi les qualités et faisait grand cas de son amitié.
Car Louis de Bourbon était l'ami de Louis Fronsac, l'ancien notaire roturier qui avait été à ses côtés à Rocroy quatre ans auparavant, alors qu'à vingt-deux ans, le prince n'était que duc d'Enghien. Tous deux avaient aussi été frères d'armes du marquis de Pisany, le fils de Mme de Rambouillet mort à la bataille de Nördlingen et plus tard, Fronsac avait résolu pour le cousin du roi l'étrange affaire de l'héritier des Rohan.
Pour toutes ces raisons, Louis était un féal du prince. Un de ses hommes liges, car en ce dix-septième siècle les vieilles traditions de la féodalité, les séculaires attaches bâties sur la fidélité étaient toujours en vigueur entre gens d'honneur.
Louis s'excusa donc auprès de M. de Montauzier et rejoignit la bande des petits maîtres qui entourait le prince, ceux qui se surnommaient : la cabale garçaillère. Il y avait dans ce cénacle des intimes de Condé Henri Chabot le falot seigneur de Sainte-Aulaye, réputé uniquement pour ses capacités de danseur — il avait inventé la danse de la Chabotte — et devenu par son mariage héritier possible du titre des Rohan. À côté de lui se dressait comme un coq malgré sa bosse dans le dos, le jeune frère d'Isabelle-Angélique de Montmorency, fils posthume du comte de Montmorency qui, osant braver l'édit de Richelieu sur les duels, avait été exécuté ignominieusement en place de Grève. L'adolescent gringalet, âgé à peine de vingt ans, ne savait pas qu'il deviendrait dans quelques années le plus grand général de Louis XIV4 après, justement, le Grand Condé, son protecteur.
Les petits maîtres, c'étaient aussi le duc de Nemours Charles-Amédée de Savoie, déjà amant de la duchesse de Châtillon, Gaspard de Coligny, le duc de Châtillon, précédemment marquis d'Andelot et dernier des Coligny depuis la mort de son frère tué en duel par le duc de Guise sur la place Royale, et, bien sûr, Amaury de Goyon, marquis de La Moussaie, aide de camp du prince et, pour les mauvaises langues, son amant. Car Condé affichait une liberté de mœurs sans contrainte suggérant même parfois être l'amant de sa propre sœur.
Un peu à l'écart des petits maîtres, mélancolique comme toujours, se tenait le prince de Marcillac, duc de la Rochefoucauld, amoureux discret de la sœur de Condé et, pour l'instant, surtout préoccupé par la demande qu'avait faite son épouse de disposer d'un tabouret prés du siège de la régente, demande qui avait été rejetée par Mazarin.
Tous les petits maîtres exhibaient les vêtements les plus riches et les plus élégants. Certains arboraient des pourpoints en fines peaux de chamois, d'autres en velours brodé d'or, mais tous avec des découpes extravagantes par où sortaient des morceaux de chemise en soie blanche au col de dentelle et poignets toujours noués de galans entrelacés de fils d'argent.
Les jambes étaient couvertes de bas de soie ou du chausses multicolores masqués par de hautes bottes en cuir de Russie. De tous ces effets jaillissaient des tresses et des broderies d'or. Ces ouvrages de passementerie servaient d'écrins à de minuscules diamants admirablement sertis et d'un prix incroyable.
Évidemment, les chevelures magnifiquement bouclées qui entouraient leurs visages pleins de morgue étaient coiffées de chapeaux de castor rehaussés de plumes éclatantes.
Fronsac, en simple pourpoint de velours noir, s'approcha donc avec réticence du prince et de ses amis. Heureusement, d'autres invités de la marquise de Rambouillet, tels le banquier Tallemant des Réaux et le poète Vincent Voiture, le rejoignirent car ils étaient fort curieux de savoir ce que Louis de Bourbon voulait au marquis de Vivonne.



1. Voir La Conjecture de Fermat.
2. Gaspard de Coligny, maréchal de Châtillon, son beau-père, était mort le 4 janvier 1646.
3. Voir L'Exécuteur de la Haute justice.
4. Le maréchal de Luxembourg.